Vous ne vous trouverez pas en vous cherchant : 6 idées déroutantes de Louis Lavelle sur l’identité
« Deviens qui tu es. » La formule est séduisante, mais elle repose sur une hypothèse rarement interrogée : quelque part en nous existerait déjà une identité authentique, complète et silencieuse, qu’il suffirait de découvrir sous les conventions, les habitudes et les attentes d’autrui.
Dans Les Puissances du moi, Louis Lavelle renverse cette image rassurante. Le moi n’est pas un trésor enfoui. Il n’est ni notre tempérament, ni notre passé, ni même l’ensemble de nos pensées et de nos émotions. Il est ce qui se forme lorsque nous faisons quelque chose de ce qui nous a été donné.
Cette philosophie ne propose donc pas une nouvelle méthode d’introspection. Elle demande davantage : passer de la contemplation de soi à la responsabilité de se créer.
1. Le moi n’est pas une chose que l’on découvre : c’est un acte que l’on accomplit
Nous imaginons volontiers notre identité comme un noyau stable. Derrière nos changements d’humeur et nos contradictions subsisterait un « vrai moi », attendant d’être mis au jour.
Lavelle refuse cette conception. Rien, derrière la conscience, ne constituerait une personne déjà achevée. Notre caractère, notre corps, nos habitudes et nos dispositions forment une nature reçue. Ils fournissent les matériaux de notre existence, mais ils ne décident pas encore de ce que nous en ferons.
« Le moi est un acte. »
Le moi apparaît dans le mouvement par lequel nous consentons, refusons, choisissons et agissons. Il ne se situe pas derrière nos états psychologiques, mais dans cet intervalle presque imperceptible où une impulsion peut devenir une décision.
Cette idée change profondément la question de l’identité. Il ne s’agit plus de demander : « Qui suis-je réellement ? » Il faut plutôt se demander : « Que suis-je en train de faire de ce que je suis ? »
L’identité cesse alors d’être une possession. Elle devient une responsabilité.
2. Posséder des possibilités peut devenir une forme raffinée de vanité
Nous valorisons les talents inexploités. Nous parlons avec admiration du potentiel d’une personne, de ce qu’elle aurait pu écrire, entreprendre ou devenir.
Lavelle se montre beaucoup plus sévère. Une possibilité qui demeure virtuelle ne constitue pas encore une richesse. Elle peut même devenir un refuge narcissique.
Tant qu’une œuvre n’est pas réalisée, elle conserve toutes ses perfections imaginaires. Le livre que nous pourrions écrire ne souffre d’aucune maladresse. L’existence que nous pourrions choisir n’a encore rencontré aucun échec. La possibilité reste magnifique précisément parce qu’elle n’a pas subi l’épreuve du réel.
Agir oblige au contraire à renoncer. Choisir une voie, c’est abandonner les autres. Donner une forme concrète à une idée, c’est l’exposer à la résistance du monde, au jugement d’autrui et aux conséquences imprévues.
Mais c’est également la seule manière de devenir réel. Celui qui protège indéfiniment toutes ses possibilités finit par transformer son indétermination en prison. Il conserve intactes les images de ce qu’il aurait pu être, au prix de ne devenir personne.
Chez Lavelle, la vraie richesse ne réside donc pas dans la quantité de vies que nous pouvons imaginer. Elle réside dans la puissance avec laquelle nous acceptons d’en accomplir une.
3. Le présent n’est pas dans le temps : c’est le temps qui se forme dans le présent
Nous représentons généralement le présent comme un point minuscule, coincé entre un passé immense et un avenir encore plus vaste. Il semblerait apparaître un instant, puis disparaître aussitôt dans le courant du temps.
Lavelle inverse cette représentation.
« Au lieu de dire que le présent est dans le temps, il faut dire que le temps est dans le présent. »
Le passé ne nous est jamais donné comme passé. Il existe maintenant, sous la forme d’un souvenir. L’avenir n’existe lui aussi que maintenant, sous la forme d’une attente, d’une crainte, d’un désir ou d’une décision.
La conscience ne voyage donc pas réellement entre trois régions temporelles. Elle établit, dans le présent, une relation entre une présence perdue et une présence espérée.
Pourquoi cette proposition apparemment abstraite importe-t-elle autant ? Parce qu’elle restitue au présent sa gravité. Le passé est accompli. L’avenir demeure possible. Seul le présent permet à une possibilité de devenir un acte.
Nous pouvons passer notre vie à expliquer ce que nous sommes par ce qui nous est arrivé, ou à rêver de ce que nous serons lorsque les circonstances changeront. Mais ni le souvenir ni l’anticipation ne peuvent agir à notre place.
Le présent est presque sans épaisseur. Il contient pourtant le seul point où notre existence peut encore recevoir une direction.
4. Le passé ne nous libère que lorsque nous cessons de le collectionner
Lavelle accorde à la mémoire une fonction essentielle. Grâce à elle, ce qui a disparu matériellement peut devenir une possession intérieure. Une expérience passée peut se transformer en compréhension, en force ou en disposition nouvelle.
Mais la mémoire peut également devenir une idolâtrie.
Nous pouvons traiter le passé comme une explication définitive : je suis ainsi parce que cela m’est arrivé. Nous pouvons aussi nous réfugier dans ses images, préférant la douceur d’un monde déjà achevé au risque d’une action nouvelle.
Dans les deux cas, le passé cesse d’être une ressource. Il devient un alibi.
Lavelle ne recommande ni l’oubli ni la nostalgie. Il propose une opération plus exigeante : séparer, dans le souvenir, ce qui peut encore féconder la vie de ce qui ne fait que la retenir. Il ne s’agit pas de « remuer toute cette cendre », mais d’en extraire une signification capable d’agir au présent.
Cette conception s’oppose à l’idée selon laquelle se connaître consisterait à accumuler toujours davantage de souvenirs, d’explications et de récits sur soi. La richesse intérieure peut elle aussi devenir encombrante. Celui qui contemple sans cesse son histoire risque de perdre le mouvement nécessaire pour la dépasser.
Nous ne nous libérons donc pas de notre passé en le niant. Nous nous en libérons en cessant de lui demander de décider de notre avenir.
5. La liberté n’est pas l’absence de contraintes, ni même la multiplication des choix
Dans l’imaginaire contemporain, être libre signifie souvent disposer du plus grand nombre possible d’options. Une vie libre serait une vie dont aucune porte ne se ferme.
Lavelle considère au contraire que le choix n’est qu’un moment de la liberté — parfois même un moment encore hésitant et superficiel.
« La liberté n’est pas un choix entre deux actions ; c’est une attitude de tout l’être par laquelle il se choisit lui-même. »
Nous ne choisissons ni notre naissance, ni notre corps, ni notre époque, ni l’ensemble des puissances que nous découvrons en nous. La liberté ne commence donc pas dans un vide où rien ne nous déterminerait. Elle commence dans l’usage que nous faisons de ce que nous avons reçu.
Plus surprenant encore, les actes les plus libres ne sont pas nécessairement ceux devant lesquels nous hésitons le plus. Il existe des moments où l’on dit : « Je ne pouvais pas faire autrement », non parce qu’une force extérieure nous a contraints, mais parce que notre volonté, notre caractère et notre aspiration sont devenus parfaitement accordés.
L’acte paraît alors nécessaire, tout en étant pleinement nôtre. Nous ne choisissons plus entre plusieurs personnages possibles : nous engageons tout notre être dans une direction que nous reconnaissons comme vraie.
La liberté la plus haute ne consiste donc pas à demeurer indéfiniment disponible. Elle consiste à parvenir à une unité intérieure assez forte pour que notre action exprime ce que nous avons décidé de devenir.
6. Être sincère ne signifie pas tout montrer : cela signifie ne pas trahir ce que l’on pourrait devenir
La sincérité est souvent confondue avec la spontanéité. Serait sincère celui qui exprime immédiatement ses émotions, dit tout ce qu’il pense et ne dissimule rien de son intimité.
Pour Lavelle, cette transparence peut être une illusion. Nos réactions immédiates ne représentent pas nécessairement notre vérité. Une colère, une peur ou une envie appartient parfois davantage à la périphérie de notre être qu’à sa direction profonde.
La sincérité ne consiste donc pas à montrer tout ce que nous sommes à un instant donné. Elle consiste à mettre nos paroles et nos actes en accord avec les puissances que nous avons la responsabilité d’accomplir.
Le mensonge le plus grave n’est pas toujours une fausse déclaration adressée à autrui. Il peut être le refus silencieux d’exercer une faculté essentielle, par paresse, complaisance ou peur du jugement.
Cette conception respecte également le secret. Lavelle ne croit pas qu’une personne doive rendre publique la totalité de son intimité. Quelque chose en nous doit demeurer irréductible au spectacle et à la confession.
La vérité de soi ne se prouve pas par une exposition exhaustive. Elle se vérifie dans une manière de vivre.
Devenir soi, c’est cesser de se posséder
La grande intuition des Puissances du moi tient peut-être dans ce paradoxe : nous devenons davantage nous-mêmes lorsque nous cessons de nous traiter comme une chose à connaître, à protéger ou à posséder.
Le moi n’est pas caché dans notre passé. Il se tient devant nous, comme une exigence encore ouverte. Il naît chaque fois que nous transformons une disposition en œuvre, une épreuve en réponse, un souvenir en force ou une possibilité en acte.
Lavelle ne promet aucune identité définitivement acquise. Dans chaque situation demeure pourtant une distance entre ce qui nous arrive et ce que nous décidons d’en faire. Cette distance peut sembler presque invisible.
Elle est néanmoins assez vaste pour qu’une personne y commence.

