Eugène Marsan, Éloge de la paresse

Et si la paresse était une forme d’intelligence ? 7 idées étonnamment modernes d’Eugène Marsan

Nous vivons entourés d’outils conçus pour nous faire gagner du temps — et pourtant nous avons rarement l’impression d’en avoir. Nous travaillons plus vite, communiquons instantanément, automatisons des tâches autrefois interminables, puis remplissons presque aussitôt l’espace ainsi libéré.

C’est ce paradoxe qui rend Éloge de la paresse d’Eugène Marsan si curieusement actuel. Sous ses conversations mondaines, ses plaisanteries érudites et son décor de château angevin, le livre ne défend pas vraiment le droit de rester au lit. Il pose une question plus dérangeante : pourquoi avons-nous fini par confondre l’activité avec la vertu ?

Marsan ne nous invite pas à ne rien faire. Il nous demande plutôt ce que signifie réellement disposer de son temps.

1. Le véritable contraire de la paresse n’est peut-être pas le travail, mais l’agitation

Marsan commence par renverser une évidence morale : une personne très active n’est pas nécessairement admirable.

L’ambitieux qui intrigue, l’envieux qui surveille ses rivaux, le courtisan qui manœuvre ou l’homme obsédé par sa réussite peuvent déployer une énergie prodigieuse. Leur activité n’est pas pour autant une vertu.

À l’inverse, la paresse peut fonctionner comme un frein. Le paresseux répugne à certaines passions précisément parce qu’elles exigent trop d’efforts : conquérir, dominer, comploter, se venger, changer perpétuellement de position. Ajax en vient ainsi à présenter la paresse comme une alliée de ces « vertus paisibles » que sont la modération, la fidélité ou l’absence d’envie.

Le paradoxe est délicieux : il faut parfois manquer d’énergie pour le mal afin de devenir, presque sans effort, plus pacifique.

Marsan pousse bien sûr le raisonnement jusqu’à la caricature. Mais la provocation demeure efficace. Une société qui célèbre indistinctement l’énergie, l’ambition et le dynamisme oublie de demander : de l’énergie pour quoi faire ?


2. Il existe deux paresses — et nous utilisons le même mot pour des réalités opposées

Le cœur intellectuel du livre tient peut-être dans une distinction de vocabulaire.

Ajax rappelle que le latin disposait de mots permettant de séparer ce que le français tend à confondre. D’un côté, pigritia : l’indolence, la répugnance à agir, l’engourdissement. De l’autre, otium : le loisir, le repos, le temps libéré des affaires — mais aussi le temps de l’étude, de la contemplation et de la création.

Autrement dit, celui qui regarde par la fenêtre pendant une heure peut être improductif. Mais il peut aussi penser.

Celui qui marche sans but peut fuir son travail. Mais il peut également être en train de rendre possible une idée qui ne naîtrait jamais devant un bureau.

Marsan formule ainsi, avant notre obsession contemporaine de la productivité mesurable, une distinction essentielle : ne rien produire de visible ne signifie pas nécessairement ne rien faire.

C’est peut-être notre vocabulaire qui nous trompe. Dès que le temps cesse d’avoir une fonction immédiatement identifiable, nous l’appelons volontiers « perdu ».

Marsan, lui, y voit parfois le commencement de tout.


3. La création exige des moments où l’esprit cesse d’être sommé de produire

Marsan accorde une place centrale à la rêverie du poète. Le véritable loisir est un état d’« attente », de « disponibilité », de solitude : l’esprit ne fabrique pas encore l’œuvre, mais quelque chose en lui se prépare.

Son portrait de Jean Moréas rend cette idée particulièrement sensible. Le poète semble immobile ; pourtant :

« Il caresse dans sa tête […] les formes et les nombres de la beauté. »

Cette phrase contient presque toute une théorie de la création. L’activité décisive peut se dérouler là où aucun observateur ne verrait du travail.

Marsan convoque ailleurs les anecdotes d’Archimède dans son bain et de Newton méditant lorsqu’une pomme tombe. Leur valeur historique importe moins que ce qu’elles symbolisent : l’intelligence découvre parfois précisément lorsqu’elle n’est plus contrainte de chercher.

C’est une idée inconfortable pour toute culture obsédée par l’emploi du temps. On peut comptabiliser les pages écrites, les dossiers traités, les heures facturées. On mesure beaucoup plus difficilement le silence nécessaire avant la phrase, l’intuition ou la décision.

Marsan nous rappelle donc une chose simple : l’esprit humain n’est pas une machine dont la meilleure performance correspond nécessairement au fonctionnement continu.


4. Toute l’histoire du progrès peut se lire comme un immense effort pour… ne plus avoir à faire d’efforts

Voici probablement le paradoxe le plus brillant du livre.

Nous célébrons le travail comme moteur de la civilisation. Ajax répond : soit. Mais pourquoi l’être humain invente-t-il tant d’outils ?

Pour travailler moins péniblement.

« Il n’est pas un port mais une route. Le port s’appelle Oisiveté. »

L’écriture soulage la mémoire. La plume simplifie l’inscription. Les outils épargnent les muscles. Les machines prennent en charge certaines tâches répétitives. Le travail produit donc constamment des inventions destinées à supprimer du travail.

Marsan peut alors lancer cette formule vertigineuse : le travail est « son propre ennemi ». Il travaille à sa propre abolition.

Cette idée change entièrement la manière de raconter le progrès technique. L’histoire humaine ne serait pas seulement une course à la production ; elle serait aussi la recherche obstinée d’un état où l’on pourrait enfin disposer de ses forces autrement.

Le problème commence alors lorsque les machines réussissent.

Car si nous économisons une heure, que faisons-nous de cette heure ?

Marsan déplace ainsi la question du progrès : le véritable luxe n’est peut-être pas la machine. C’est le temps qu’elle devait nous rendre.


5. Savoir ne rien faire est une compétence — et elle est beaucoup plus rare qu’on ne le croit

Le loisir n’est pas automatiquement heureux.

On peut être libéré du travail et découvrir seulement l’ennui. C’est pourquoi Marsan rejoint La Bruyère lorsqu’il évoque ceux qui possèdent assez de « fond » pour remplir le vide du temps sans avoir besoin de ce que le monde appelle des affaires.

La formule la plus mémorable est celle-ci :

« Il ne manque […] à l’oisiveté du sage qu’un meilleur nom. »

Méditer, parler, lire, demeurer tranquille : pourquoi ces activités ne s’appelleraient-elles pas, elles aussi, travailler ?

L’idée est plus exigeante qu’un simple éloge du repos.

Pour bien vivre le loisir, il faut avoir développé une vie intérieure. Il faut savoir regarder, lire, converser, marcher, penser, attendre. Il faut pouvoir rester quelque temps en compagnie de soi-même sans chercher immédiatement quelque chose qui remplira le silence.

Marsan suggère donc une étrange inversion : la capacité à être oisif demande peut-être davantage d’éducation que la capacité à être occupé.

Remplir une journée est facile. Habiter une heure vide l’est beaucoup moins.


6. Certaines périodes d’inaction ne sont pas du retard : elles sont de la maturation

La Belle Lendore, jeune fille rêveuse de dix-huit ans, est d’abord la victime charmante des plaisanteries du groupe. Elle arrive tard, se distrait, s’isole, semble indécise.

Mais Marsan finit par interpréter autrement cette indolence.

« Une certaine paresse […] peut résulter […] d’une surabondance de forces spirituelles. »

Ce n’est plus le vide qui explique l’inaction, mais l’excès de possibles. Lendore tarde à agir parce qu’elle n’a pas encore choisi la forme que prendra sa vie.

Et lorsqu’elle choisit, elle agit réellement : elle suit son cœur, se marie et enseigne.

Sa rêverie adolescente n’a donc pas empêché l’existence. Elle l’a précédée.

Cette intuition mérite qu’on s’y attarde. Notre époque traite facilement l’indécision comme un défaut d’optimisation : il faudrait choisir vite une carrière, une identité, un projet, une direction.

Marsan suggère l’inverse. Certaines lenteurs sont fécondes. Tout ce qui n’est pas encore décidé n’est pas nécessairement perdu.

Il existe un temps où l’on procrastine.

Mais il existe aussi un temps où l’on mûrit.

Et de l’extérieur, les deux se ressemblent énormément.


7. Le livre finit pourtant par condamner la pire des paresses : celle qui laisse passer sa vie

C’est ici que Marsan retourne son propre éloge contre lui-même.

L’épilogue raconte Rivarol, esprit extraordinairement brillant, persuadé de pouvoir refaire en moins d’une heure une description du paon meilleure que celle de Buffon.

Il possède l’idée. Il possède le talent. Il possède même la certitude de réussir.

Il ne lui manque qu’une heure.

Mais cette heure n’arrive jamais — ou plutôt, elle arrive continuellement et il ne la saisit pas. Marsan écrit que Rivarol finit par tout gaspiller : son scrupule, son entrain, sa confiance, ses « feux d’artifice ».

Et soudain, après tout un livre consacré aux charmes du temps perdu, tombe cette phrase :

« Ami, prends garde aux heures. Chacune d’elles est unique. »

Ce n’est pas une contradiction. C’est la clé du livre.

La Belle Lendore et Rivarol incarnent deux manières de paraître inactif. Chez l’une, le temps prépare quelque chose. Chez l’autre, il dissout ce qui aurait pu exister.

La vraie question n’est donc pas de savoir si nous sommes productifs ou paresseux. Elle est de savoir ce que le temps fait de nous pendant que nous le laissons passer.

Le vrai luxe : reprendre possession de ses heures

Éloge de la paresse commence comme une défense spirituelle d’un défaut délicieux. Il se termine comme une méditation presque grave sur la finitude.

Marsan ne nous apprend finalement ni à travailler davantage ni à travailler moins. Il nous oblige à distinguer le repos de l’hébétude, la disponibilité de l’inertie, la maturation de la procrastination.

Et c’est peut-être pourquoi son paradoxe reste si vivant : nous avons perfectionné comme jamais les moyens de gagner du temps, mais aucune machine ne peut décider à notre place ce qui mérite les heures ainsi gagnées.

La question la plus importante n’est peut-être plus : Comment puis-je être plus productif ?

Mais : À quoi ai-je envie de rendre mon temps ?

Cover, Eugène Marsan Éloge de la paresse

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