{"id":1886,"date":"2025-08-13T12:01:38","date_gmt":"2025-08-13T10:01:38","guid":{"rendered":"https:\/\/editionsdupleix.com\/?p=1886"},"modified":"2025-08-11T12:08:30","modified_gmt":"2025-08-11T10:08:30","slug":"une-critique-de-emile-boirac-sur-esquisse-dune-morale-sans-obligation-ni-sanction-de-jean-marie-guyau","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/editionsdupleix.com\/en\/2025\/08\/13\/une-critique-de-emile-boirac-sur-esquisse-dune-morale-sans-obligation-ni-sanction-de-jean-marie-guyau\/","title":{"rendered":"Une critique de Emile Boirac sur Esquisse d\u2019une morale sans obligation ni sanction de Jean-Marie Guyau."},"content":{"rendered":"<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Revue Philosophique de la France et de l\u2019\u00c9tranger<\/em>, T. 19 (janvier \u00e0 juin 1885), pp. 319-328.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La morale traverse une crise : cette nouvelle encore r\u00e9cente est d\u00e9j\u00e0 presque un lieu commun. A vrai dire, la crise mena\u00e7ait depuis longtemps. On e\u00fbt pu la pr\u00e9voir, d\u00e8s le jour o\u00f9 Descartes imposait \u00e0 l\u2019esprit humain cette r\u00e8gle de tenir pour suspecte toute id\u00e9e, non examin\u00e9e et pour douteuse toute id\u00e9e obscure apr\u00e8s examen. Est-ce parce qu\u2019il la pr\u00e9voyait lui-m\u00eame que Descartes s\u2019\u00e9tait fait une morale provisoire, en attendant la d\u00e9finitive qu\u2019il ne fit jamais ? Aux yeux de bien des philosophes de ce temps, la morale, la vieille morale, n\u2019est-elle non plus qu\u2019un abri provisoire, qui craque de toute part et qui s\u2019effondrera demain ; et si on vit encore \u00e0 son ombre, c\u2019est qu\u2019on d\u00e9sesp\u00e8re, lui tomb\u00e9, d\u2019en reb\u00e2tir un autre qui le vaille, tout branlant et ruineux qu\u2019il est.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pourtant tous les esprits ne voient pas du m\u00eame \u0153il cette ruine. Quelques-uns s\u2019efforcent de la retarder par des r\u00e9parations h\u00e2tives ; d\u2019autres, spectateurs impuissants d\u2019un irr\u00e9parable d\u00e9sastre, se r\u00e9pandent en plaintes st\u00e9riles. Certains paraissent en prendre leur parti&nbsp;: ils se r\u00e9signent d\u2019avance pour l\u2019humanit\u00e9 future, qui se passera sans doute de morale, comme l\u2019humanit\u00e9 pr\u00e9sente commence \u00e0 se passer d\u00e9j\u00e0 de m\u00e9taphysique et de religion. <em>Fata viam invenient<\/em> ; bon gr\u00e9 mal gr\u00e9, toute esp\u00e8ce vivante s\u2019adapte \u00e0 son milieu ; la vie et la pens\u00e9e suivent les mouvements de la nature. L\u2019esprit humain se d\u00e9fera de la morale, comme l\u2019insecte se d\u00e9fait de son cocon, sans plus la regretter que le papillon ne regrette la chrysalide. D\u2019autres enfin ont peine \u00e0 concevoir qu\u2019un organe aussi important de la vie collective de l\u2019humanit\u00e9 se r\u00e9sorbe sans laisser de traces : sous une forme ou sous une autres, la morale doit subsister ; nous croyons qu\u2019elle p\u00e9rit : erreur ! elle se renouvelle. Sa mort serait la mort m\u00eame de l\u2019humanit\u00e9. Ceux-l\u00e0 cherchent avec confiance, avec ardeur, la formule de la nouvelle morale, de \u00ab la morale de l\u2019avenir \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Aussi bien les encouragements ne leur manquent pas. L\u2019esp\u00e9rance universelle accompagne leur entreprise. J\u2019ai ou\u00ef dire que les savants de profession s\u2019inqui\u00e8tent eux-m\u00eames et demandent aux philosophes s\u2019ils vont bient\u00f4t donner au monde la morale dont il a besoin, une morale qui prescrive les m\u00eames devoirs que l\u2019ancienne, mais au nom d\u2019autres principes ; aussi haute et plus solide.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le livre de M. Guyau est-il le livre attendu ? Morale sans obligation ni sanction ! voil\u00e0 bien de quoi satisfaire le positivisme de notre si\u00e8cle, pourvu toutefois que l\u2019obligation et la sanction, en s\u2019en allant, n\u2019emportent pas la morale m\u00eame avec elles. Il est vrai que M. Guyau ne nous promet pas une morale compl\u00e8te et d\u00e9finitive : c\u2019est une esquisse, dit le titre, et la pr\u00e9face semble dire qu\u2019une morale scientifique, une morale \u00ab sans pr\u00e9jug\u00e9s, \u00bb ne peut gu\u00e8re \u00eatre autre chose. Elle esquisse les lignes g\u00e9n\u00e9rales de la vie humaine, laissant chacun de nous libre d\u2019achever, l\u2019\u00e9bauche au gr\u00e9 de ses instincts, de ses habitudes et de ses croyances personnelles. D\u00e8s la premi\u00e8re page, notre auteur nous en avertit en toute franchise : il faut renoncer \u00e0 l\u2019espoir d\u2019une morale scientifique qui puisse se substituer enti\u00e8rement \u00e0 la morale ordinaire : la science ne remplace pas n\u00e9cessairement ce qu\u2019elle renverse ; le d\u00e9vot qui se convertit \u00e0 la science ne doit attendre d\u2019elle ni dogme ni culte en \u00e9change de ceux qu\u2019il abjure.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cependant une morale scientifique n\u2019est pas seulement pour M. Guyau une science des m\u0153urs, l\u2019analyse et l\u2019histoire de la moralit\u00e9 humaine. C\u2019est bien d\u2019une science pratique qu\u2019il s\u2019agit, d\u2019une science de pr\u00e9ceptes, d\u2019une morale en un mot, puisque aussi bien ce que nous attendons d\u2019une morale, c\u2019est quelle prescrive ou du moins conseille notre conduite. Mais cette id\u00e9e m\u00eame d\u2019une science de pr\u00e9ceptes est-elle bien scientifique ? M. Guyau ne se le demande pas. \u2014 Peut-\u00eatre Schopenhauer soutenait-il avec raison que la seule science possible en morale, c\u2019est la science des m\u0153urs. Celle-l\u00e0 se contente de d\u00e9crire la moralit\u00e9 sans la commander ni la recommander : elle analyse, elle ne pr\u00eache pas. \u2014 On pourrait comprendre encore d\u2019une autre fa\u00e7on une morale scientifique. Si vous prenez pour accord\u00e9 qu\u2019une certaine fin est d\u00e9sirable, par exemple le bonheur individuel ou le bonheur de l\u2019humanit\u00e9, vous pourrez d\u00e9terminer scientifiquement l\u2019ensemble des moyens les plus propres \u00e0 atteindre cette fin ; mais vous ne serez nullement autoris\u00e9 \u00e0 identifier cet art avec la morale proprement dite, tant que vous n\u2019aurez pas d\u00e9montr\u00e9 que la fin \u00e0 laquelle il se rapporte est vraiment d\u00e9sirable, et qu\u2019elle se confond avec l\u2019objet de la moralit\u00e9. Ce postulat est-il susceptible d\u2019une d\u00e9monstration scientifique ? On ne voit pas bien comment on pourrait d\u00e9montrera quelqu\u2019un qu\u2019une chose est d\u00e9sirable, quand il ne la d\u00e9sire pas. La science constate ce qui est. Une science imp\u00e9rative est une impossibilit\u00e9. Demander une morale qui soit une science, c\u2019est demander l\u2019impossible.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">I. Le plan du livre de M. Guyau n\u2019appara\u00eet pas tr\u00e8s nettement ; et quand on essaie de se repr\u00e9senter dans son ensemble, de \u00ab dresser en pied \u00bb cette morale sans obligation ni sanction qu\u2019il y esquisse, on a peine \u00e0 en d\u00e9m\u00ealer les proportions et les contours. Ne cherchons pas ici un syst\u00e8me : les quatre parties dont l\u2019\u0153uvre se compose sont moins quatre chapitres que quatre articles. La commune inspiration qui les p\u00e9n\u00e8tre donne seule \u00e0 l\u2019\u0153uvre son unit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">M. Guyau traite successivement du mobile moral au point de vue scientifique ; des divers essais pour justifier m\u00e9taphysiquement l\u2019obligation ; de la critique de l\u2019id\u00e9e de sanction ; et des derniers \u00e9quivalents possibles du devoir. Les raisons de cette division et de cet ordre ne sont pas tr\u00e8s faciles \u00e0 d\u00e9couvrir. Il semble, par exemple, que la critique des th\u00e9ories m\u00e9taphysiques du devoir serait mieux plac\u00e9e au d\u00e9but m\u00eame du livre, puisqu\u2019elle a, en quelque sorte, pour effet de d\u00e9blayer le terrain o\u00f9 doit s\u2019\u00e9lever la morale positive et scientifique. De m\u00eame la premi\u00e8re et la derni\u00e8re partie ne sont-elles pas les deux moiti\u00e9s ins\u00e9parables d\u2019une seule et m\u00eame th\u00e9orie, celle qui s\u2019efforce de trouver dans les faits le principe ou l\u2019\u00e9quivalent du devoir ? Enfin la critique de l\u2019id\u00e9e de sanction, l\u00e0 o\u00f9 M. Guyau l\u2019a mise, interrompt, ce semble, la continuit\u00e9 des id\u00e9es ; sa vraie place serait sans doute \u00e0 la fin du livre, imm\u00e9diatement avant la conclusion. Cette partie a d\u2019ailleurs paru ici m\u00eame ; les lecteurs de la <em>Revue philosophique<\/em> en oui certainement gard\u00e9 le souvenir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">M. Guyau \u00e9tudie d\u2019abord le devoir \u00e0 titre de fait. C\u2019est, selon lui, non une id\u00e9e mais un penchant : une force irrationnelle et myst\u00e9rieuse, comme celle de tous les instincts. Dans une analyse o\u00f9 les faits abondent, il distingue les diff\u00e9rentes formes du sentiment moral, impulsion ou r\u00e9pression subite et tension constante. A vrai dire, ce sentiment est moins un instinct particulier que le caract\u00e8re dont peuvent se rev\u00eatir tous les instincts pourvu qu\u2019ils remplissent ces trois conditions, 1\u00b0 \u00eatre \u00e0 peu pr\u00e8s indestructibles, 2\u00b0 \u00eatre \u00e0 peu pr\u00e8s constants, 3\u00b0 \u00eatre li\u00e9s \u00e0 l\u2019int\u00e9r\u00eat de la conservation de l\u2019esp\u00e8ce. Aussi s\u2019attache-t-il \u00e0 peu pr\u00e8s exclusivement \u00e0 l\u2019instinct social, bien qu\u2019il puisse accompagner aussi l\u2019instinct esth\u00e9tique. On peut m\u00e8me concevoir que dans une soci\u00e9t\u00e9 d\u2019avares qui s\u2019exciteraient mutuellement \u00e0 l\u2019avarice na\u00eetrait bient\u00f4t \u00ab un devoir de parcimonie aussi fort comme sentiment que bien d\u2019autre devoirs.&nbsp;\u00bb M. Guyau croit trouver la contre-\u00e9preuve de cette th\u00e9orie dans l\u2019\u00e9volution historique de la moralit\u00e9 humaine : c\u2019est, selon lui, aux devoirs positifs de charit\u00e9 que s\u2019est d\u2019abord attach\u00e9 le sentiment du devoir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quelle est l\u2019origine de ce sentiment ? L\u2019\u00e9cole h\u00e9doniste ou utilitaire croit le trouver dans la conscience du plaisir et dans le d\u00e9sir qui en r\u00e9sulte ; mais il a une source plus profonde que le plaisir et la conscience m\u00eame ; il a sa source dans la vie. Sans doute le plaisir et la douleur sont les ressorts visibles de la vie consciente ; mais la conscience n\u2019embrasse pas la vie tout enti\u00e8re, \u00ab&nbsp;L\u2019action sort naturellement du fonctionnement de la vie en grande partie inconsciente ; \u00bb son vrai but c\u2019est la vie m\u00eame ; et la morale peut se d\u00e9finir : la science qui a pour objet tous les moyens de conserver ou d\u2019accro\u00eetre la vie mat\u00e9rielle ou intellectuelle. Or la plus haute intensit\u00e9 de la vie a pour corr\u00e9latif n\u00e9cessaire sa plus large expansion. C\u2019est ce que M. Guyau d\u00e9montre dans une admirable \u00e9lude des diverses formes de la f\u00e9condit\u00e9 vitale. \u00ab Vie, c\u2019est f\u00e9condit\u00e9. Il y a une certaine g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 ins\u00e9parable de l\u2019existence et sans laquelle on meurt, on se dess\u00e8che int\u00e9rieurement. Il faut fleurir : la moralit\u00e9, le d\u00e9sint\u00e9ressement, c\u2019est la fleur de la vie humaine. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans cette conscience de la f\u00e9condit\u00e9 qui demande \u00e0 se d\u00e9penser est, d\u2019apr\u00e8s M. Guyau, la premi\u00e8re origine du devoir. \u00ab Le devoir n\u2019est autre chose qu\u2019une surabondance de vie qui demande \u00e0 s\u2019exercer, \u00e0 se donner. Pouvoir agir, c\u2019est devoir agir. \u00bb De m\u00eame, les id\u00e9es et les sentiments sup\u00e9rieurs exercent une pression irr\u00e9sistible sur l\u2019activit\u00e9 humaine, parce qu\u2019ils n\u2019existent qu\u2019\u00e0 moiti\u00e9 tant qu\u2019ils ne s\u2019\u00e9panchent pas au dehors.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Toutes ces analyses donnent fort \u00e0 penser : nous ne savons si elles convaincront les partisans de l\u2019id\u00e9e rationnelle du devoir. Vous avez montr\u00e9, pourraient-ils dire, que le devoir appara\u00eet dans la conscience tant\u00f4t comme une force d\u2019impulsion, tant\u00f4t comme une force d\u2019arr\u00eat ; et vous n\u2019avez pas eu de peine \u00e0 prouver que tout sentiment, tout instinct un peu puissant est capable de jouer ce double r\u00f4le. Vous en concluez que le devoir n\u2019est pas autre chose que ce caract\u00e8re impulsif ou r\u00e9pressif de tout mobile \u00e9nergique et persistant. Mais de ce qu\u2019un instinct peut ressembler au devoir dans son mode d\u2019action et m\u00eame \u00eatre confondu avec lui par une conscience ignorante et irr\u00e9fl\u00e9chie, il ne s\u2019ensuit pas que le devoir lui-m\u00eame ne soit qu\u2019un instinct. Le devoir n\u2019est rien, ou il est l\u2019affirmation intellectuelle d\u2019une n\u00e9cessit\u00e9 id\u00e9ale, de la n\u00e9cessit\u00e9 du meilleur ; et si apr\u00e8s cela cette affirmation influe sur la conduite de l\u2019homme, tant\u00f4t le porte \u00e0 l\u2019action, et tant\u00f4t l\u2019en d\u00e9tourne, c\u2019est que la raison dans l\u2019homme touche \u00e0 la sensibilit\u00e9 et \u00e0 la volont\u00e9. Ainsi l\u2019id\u00e9e devient sentiment, et le sentiment mobile. Ce n\u2019est pas parce qu\u2019une force irr\u00e9sistible nous entra\u00eene \u00e0 l\u2019action que nous y voyons un devoir ; c\u2019est bien plut\u00f4t l\u2019id\u00e9e du devoir qui d\u00e9termine en nous cette force m\u00eame. Tant que cette id\u00e9e n\u2019est pas apparue, l\u2019homme peut \u00eatre bon ; il n\u2019est pas encore vertueux ; il n\u2019est pas encore n\u00e9 \u00e0 la vie morale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">II. Mais il ne suffit pas de d\u00e9crire et d\u2019expliquer le sentiment moral. A la morale vulgaire, le \u00ab pr\u00e9jug\u00e9 du bien \u00bb suffit ; pour le philosophe, le devoir lui-m\u00eame n\u2019est pas dispens\u00e9 de donner ses raisons. Bien mieux, si l\u2019intelligence ne r\u00e9ussit pas \u00e0 l\u00e9gitimer \u00e0 ses propres yeux le devoir, elle le supprimera par cela m\u00eame. \u00ab Tout instinct tend \u00e0 se d\u00e9truire en devenant conscient. \u00bb Au risque de d\u00e9truire on tout au moins d\u2019alt\u00e9rer l\u2019instinct moral, effor\u00e7ons-nous, avec M. Guyau, de le justifier en le rendant conscient de lui-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ici commence l\u2019examen des divers essais pour justifier m\u00e9taphysiquement l\u2019obligation. Mais il est clair a priori que si l\u2019<em>id\u00e9e psychologique<\/em> du devoir a les caract\u00e8res et l\u2019origine que nous venons de lui assigner, il faudrait le plus invraisemblable des hasards pour qu\u2019elle correspond\u00eet \u00e0 quelque <em>r\u00e9alit\u00e9 m\u00e9taphysique<\/em>. On pourrait m\u00eame se demander si le mot devoir a le m\u00eame sens appliqu\u00e9 \u00e0 l\u2019apparence subjective de l\u2019obligation et \u00e0 son fondement objectif. Aussi tout philosophe qui admettra les pr\u00e9c\u00e9dentes analyses renoncera sans doute \u00e0 chercher la justification m\u00e9taphysique du devoir ; ou, s\u2019il y persiste, c\u2019est que ses analyses m\u00eames auront, \u00e0 son avis, jou\u00e9 \u00e0 la surface de l\u2019id\u00e9e sans p\u00e9n\u00e9trer jusqu\u2019au fond. Il est donc trop tard, \u00e0 notre sens, pour faire le proc\u00e8s de la m\u00e9taphysique des m\u0153urs ; la cause est d\u00e9j\u00e0 entendue et jug\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pourtant cette partie du livre de M. Guyau est celle qui contient les plus grandes beaut\u00e9s. Il est telle page qu\u2019on ne peut lire sans une sorte de saisissement croissant, comme si on se sentait emport\u00e9 de sommets en sommets \u00e0 ces hauteurs o\u00f9 l\u2019on d\u00e9faille dans l\u2019air trop rare et o\u00f9 la lumi\u00e8re trop vive \u00e9blouit. Nulle part peut \u00eatre il n\u2019a si largement d\u00e9ploy\u00e9 les merveilleuses qualit\u00e9s de son esprit, une pens\u00e9e tour \u00e0 tour ing\u00e9nieuse et profonde, l\u2019imagination la plus originale et la plus vive, une sensibilit\u00e9 d\u2019une exquise et presque douloureuse d\u00e9licatesse. Mais la contradiction secr\u00e8te qui p\u00e8se sur l\u2019\u0153uvre est plus sensible ici que partout ailleurs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quel est, \u00e0 tout prendre, le dessein de M. Guyau ? C\u2019est sans doute de montrer qu\u2019une morale positive est possible, qu\u2019elle est m\u00eame la seule possible aux yeux d\u2019une raison form\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9cole de la science. Aussi reproche-t-il \u00e0 tous les syst\u00e8mes m\u00e9taphysiques de laisser le probl\u00e8me moral au point o\u00f9 ils le trouvent ; et pourtant voici la conclusion de sa critique \u00ab c\u2019est qu\u2019une morale exclusivement scientifique ne peut donner une solution d\u00e9finitive et compl\u00e8te du probl\u00e8me de l\u2019obligation morale. Il faut toujours d\u00e9passer l\u2019exp\u00e9rience. Les vibrations lumineuses de l\u2019\u00e9ther se transmettent de Sirius jusqu\u2019\u00e0 mon \u0153il, voil\u00e0 un fait, mais faut-il ouvrir mon \u0153il pour les recevoir ou faut-il le fermer ? On ne peut pas \u00e0 cet \u00e9gard tirer une loi des vibrations m\u00eames de la lumi\u00e8re. De m\u00eame, ma conscience arrive \u00e0 concevoir autrui, mais faut-il m\u2019ouvrir tout entier \u00e0 autrui, faut-il me fermer \u00e0 moiti\u00e9, \u2014 c\u2019est l\u00e0 un probl\u00e8me dont la solution pratique d\u00e9pendra de l\u2019hypoth\u00e8se personnelle que j\u2019aurai faite sur l\u2019univers et sur mon rapport avec les autres \u00eatres. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais, ce probl\u00e8me que la morale scientifique est impuissante \u00e0 r\u00e9soudre, est-ce donc autre chose que le probl\u00e8me moral par excellence ? Si elle ne r\u00e9sout pas celui-l\u00e0, elle n\u2019est pas une morale. Et, d\u2019autre part, \u00e0 quelle hypoth\u00e8se pourrai-je personnellement m\u2019arr\u00eater, quand la critique de toutes les hypoth\u00e8ses, telle que vous l\u2019avez faite vous-m\u00eame, m\u2019en a d\u00e9j\u00e0 d\u00e9montr\u00e9, je ne dis pas l\u2019incertitude, mais l\u2019invraisemblance ou m\u00eame l\u2019impossibilit\u00e9 ? Quel recours reste-t-il donc \u00e0 la pauvre conscience humaine ? Et que fera-t-elle sinon peut-\u00eatre de se remettre \u00e0 la suite de la coutume et de l\u2019instinct, si toutefois elle en a le courage, maintenant que la science l\u2019a \u00e9clair\u00e9e sur ce que peuvent valoir de pareils guides ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ainsi la m\u00e9taphysique dogmatique, voudrait trouver dans la nature m\u00eame des choses la justification du devoir. M. Guyau prouve \u00e9loquemment la vanit\u00e9 de ses efforts. L\u2019hypoth\u00e8se la plus probable dans l\u2019\u00e9tat actuel des sciences, ce n\u2019est ni l\u2019optimisme ni le pessimisme, c\u2019est l\u2019indiff\u00e9rence de la nature. Mais h\u00e9las ! cette hypoth\u00e8se a pr\u00e9cis\u00e9ment pour effet de nous d\u00e9sint\u00e9resser du devoir : comment l\u2019intelligence prendrait-elle au s\u00e9rieux une autorit\u00e9 qui n\u2019a point de fondement dans la v\u00e9rit\u00e9, je veux dire dans la nature des choses ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Serons-nous du moins plus heureux, en nous interdisant toute \u00e9chapp\u00e9e m\u00e9taphysique et en cherchant dans la seule raison le fondement du devoir ? La raison, dit-on, est en possession d\u2019une loi morale certaine, absolue, apodictique et imp\u00e9rative. Qu\u2019importe si nous ne sommes jamais s\u00fbrs de la conna\u00eetre en son v\u00e9ritable contenu ? Et combien de fois ce contenu n\u2019a-t-il pas chang\u00e9 dans le cours de l\u2019histoire morale de l\u2019humanit\u00e9 ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le kantisme croit sauver le devoir en le concentrant tout entier dans l\u2019intention. Mais \u00ab un \u00eatre humain ne se r\u00e9signera jamais \u00e0 poursuivre un but en se disant que ce but est au fond indiff\u00e9rent, et que sa volont\u00e9 seule de le poursuivre a une fin morale : cette volont\u00e9 s\u2019affaissera aussit\u00f4t et l\u2019indiff\u00e9rence passera des objets jusqu\u2019\u00e0 elle-m\u00eame \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Chass\u00e9e de la certitude, la morale se r\u00e9fugie dans la foi ; bien mieux la foi morale se substitue de plus en plus \u00e0 la foi religieuse. Le devoir de croire \u00e0 Dieu est remplac\u00e9 par le devoir de croire au devoir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce n\u2019est pas sans un sentiment d\u2019anxieuse curiosit\u00e9 que l\u2019on voit M. Guyau poursuivre la morale du devoir dans ce dernier retranchement. Mais est-ce bien une certaine morale que ses coups atteignent ou n\u2019est-ce pas la morale m\u00eame ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le devoir de croire au devoir n\u2019est \u00e0 ses yeux qu\u2019une tautologie ou un cercle vicieux. \u00ab On pourrait dire aussi : il est religieux de croire \u00e0 la religion, moral de croire \u00e0 la morale, etc. : soit, mais qu\u2019entend-on par devoir, par morale, par religion ? Tout cela est-il vrai, c\u2019est-\u00e0-dire tout cela correspond-t-il \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 ? \u00bb Et il ajoute : \u00ab peut-\u00eatre la science a-t-elle de la peine \u00e0 fonder pour son compte une \u00e9thique au sens strict du mot, mais elle peut d\u00e9truire toute foi morale qui se croit certaine et absolue. Insuffisante parfois pour \u00e9difier, elle a une force dissolvante incalculable. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Aussi est-ce en d\u00e9finitive le scepticisme qui l\u2019emporte ; mais M. Guyau est-il bien cons\u00e9quent avec lui-m\u00eame, lorsqu\u2019il pr\u00e9tend faire de ce scepticisme un devoir ? \u00ab Doute oblige, si on peut dire que foi oblige. \u00bb Comment le doute cr\u00e9erait-il un devoir, quand on doute qu\u2019il y ait un devoir au monde ? \u00ab&nbsp;Dans le domaine de la pens\u00e9e, dit encore M. Guyau, il n\u2019y a rien de plus moral que la v\u00e9rit\u00e9 ; et quand on ne la poss\u00e8de pas de science certaine, il n\u2019y a rien de plus moral que le doute. \u00bb \u2014 Mais si la v\u00e9rit\u00e9 c\u2019est qu\u2019il n\u2019y a rien de moral, en quel sens peut-on dire que la v\u00e9rit\u00e9 est elle-m\u00eame morale ? \u2014 Que le devoir nous commande de douter des choses douteuses, \u00e0 la bonne heure : mais ce commandement m\u00eame n\u2019a de sens et d\u2019autorit\u00e9 que s\u2019il n\u2019est pas douteux qu\u2019il y ait un devoir. Si le devoir est douteux, il se d\u00e9truit lui-m\u00eame ; et le doute et la croyance s\u2019\u00e9galent d\u00e9sormais l\u2019un \u00e0 l\u2019autre dans une commune indiff\u00e9rence morale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cependant ne peut-on trouver dans le doute m\u00eame le fondement de la morale comme Descartes a cru trouver dans le doute le fondement de la m\u00e9taphysique ? C\u2019\u00e9tait, on s\u2019en souvient, l\u2019espoir de M. Fouill\u00e9e dans sa critique des syst\u00e8mes de morale contemporains. Tout en rendant justice \u00e0 cette hardie tentative, M. Guyau fait \u00e0 la doctrine des objections qui se rencontrent en partie avec celles que nous lui avons adress\u00e9es ici m\u00eame. Il croit comme nous que l\u2019inconnaissable ne peut exercer une influence sur notre conduite, que si nous le figurons dans notre pens\u00e9e sous les traits de quelque id\u00e9al. Le vrai principe de la morale esquiss\u00e9e par M. Fouill\u00e9e, ce n\u2019est pas, selon M. Guyau, le fond inaccessible des choses ; c\u2019est bien plut\u00f4t la nature ouverte et communicable de l\u2019intelligence humaine. Seulement M. Fouill\u00e9e n\u2019est pas descendu assez avant : l\u2019altruisme intellectuel a sa racine dans l\u2019altruisme \u00e9motionnel. \u00ab La sympathie des sensibilit\u00e9s est le germe de l\u2019extension des consciences : comprendre, c\u2019est au fond sentir ; et comprendre autrui, c\u2019est se sentir en harmonie avec autrui. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Peut-\u00eatre cependant, si la doctrine de M. Guyau fait mieux voir les origines naturelles du d\u00e9sint\u00e9ressement moral, celle de M. Fouill\u00e9e lui assigne un fondement plus rationnel ; peut-\u00eatre l\u2019unique moyen de l\u00e9gitimer la moralit\u00e9 aux yeux de l\u2019intelligence qui peut seule la reconna\u00eetre comme elle seule a pu la mettre en question, c\u2019est de montrer que la moralit\u00e9 a sa raison dans l\u2019intelligence elle-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans son passage \u00e0 travers les syst\u00e8mes, M. Guyau n\u2019a donc fait qu\u2019amonceler les ruines. On se rappelle involontairement le mot de Pascal : \u00ab&nbsp;nous br\u00fblons du d\u00e9sir de trouver une assiette ferme et une derni\u00e8re base constante, pour \u00e9difier une tour qui s\u2019\u00e9l\u00e8ve \u00e0 l\u2019infini, mais tout notre fondement craque et la terre s\u2019ouvre jusqu\u2019aux abimes. \u00bb On n\u2019en est que plus surpris d\u2019entendre M. Guyau d\u00e9clarer, comme on s\u2019en souvient, que la solution pratique du probl\u00e8me moral d\u00e9pendra de nos hypoth\u00e8ses personnelles sur l\u2019univers et sur nos rapports avec les autres \u00eatres, hypoth\u00e8ses m\u00e9taphysiques au premier chef. Comment pourrons-nous donner une solution pratique \u00e0 un probl\u00e8me que nous saurons, gr\u00e2ce \u00e0 lui, th\u00e9oriquement insoluble ? Ou la philosophie morale n\u2019a aucune raison d\u2019\u00eatre, ou son office est de pr\u00e9parer cette solution pratique par l\u2019examen des donn\u00e9es th\u00e9orique dentelle d\u00e9pend. Si tout son r\u00f4le se borne \u00e0 nous dire : croyez ce que vous voudrez et agissez comme il vous plaira, nous pouvons ais\u00e9ment nous passer de ses avis, car elle nous laisse tout juste aussi ignorants et incertains qu\u2019avant de l\u2019avoir consult\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">III. Voyons du moins quels \u00e9quivalents du devoir nous propose la morale scientifique ou positive de M. Guyau.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le premier est tir\u00e9 du plaisir du risque et de la lutte. Toute activit\u00e9 \u00e9nergique et surabondante cherche et provoque le danger. Vivre, agir, c\u2019est se risquer. \u00ab Le p\u00e9ril affront\u00e9 pour soi ou pour autrui, intr\u00e9pidit\u00e9 ou d\u00e9vouement, n\u2019est pas une pure n\u00e9gation du moi et de la vie personnelle : c\u2019est cette vie m\u00eame port\u00e9e jusqu\u2019au sublime. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais M. Guyau ne se dissimule pas sans doute l\u2019insuffisance de cet \u00e9quivalent. Outre que le plaisir du risque et de la lutte s\u2019attache aux grands crimes plus s\u00fbrement peut-\u00eatre qu\u2019aux grandes vertus, que dira-t-il au c\u0153ur des faibles, des timides ? Que ceux-l\u00e0 se rassurent. \u00ab Plus nous irons, plus l\u2019\u00e9conomie politique et la sociologie se r\u00e9duiront \u00e0 la science des risques et des moyens de les compenser, en d\u2019autres termes \u00e0 la science de l\u2019assurance, plus la science morale se ram\u00e8nera \u00e0 l\u2019art d\u2019employer avantageusement pour le bien de tous le besoin de se risquer qu\u2019\u00e9prouve toute vie individuelle un peu puissante. \u00bb En un mot \u00ab <em>on<\/em> t\u00e2chera de rendre assur\u00e9s et tranquilles les \u00e9conomes d\u2019eux-m\u00eames, tandis qu\u2019on rendra utiles ceux qui sont prodigues d\u2019eux-m\u00eames. \u00bb Quel sera cet <em>on<\/em> perspicace et tout-puissant qui utilisera ainsi toutes les aptitudes pour satisfaire tous les go\u00fbts ? Il fait vrai- ment envie de vivre sous l\u2019empire de ce compensateur universel. Par malheur, M. Guyau oublie de nous dire comment la soci\u00e9t\u00e9 future, car c\u2019est d\u2019elle qu\u2019il s\u2019agit, pourra contenter ainsi tout le monde. Fourier \u00e9tait plus explicite.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est que le principe m\u00eame sur lequel M. Guyau veut fonder la morale positive, le principe de \u00ab la plus grande intensit\u00e9 de la vie \u00bb, est plus vague et plus flottant encore que le fameux principe benthamiste du \u00ab plus grand bonheur \u00bb. S\u2019il est une notion obscure et \u00e9quivoque, c\u2019est \u00e0 coup s\u00fbr celle del\u00e0 vie, puisqu\u2019elle confond dans son unit\u00e9 le jeu m\u00e9canique des organes et l\u2019activit\u00e9 sentante de la conscience sans qu\u2019on ait encore r\u00e9ussi \u00e0 d\u00e9couvrir le passage de l\u2019un de ces termes \u00e0 l\u2019autre. Comment comparer entre elles et mesurer les diff\u00e9rentes formes de la vie ? Est-il m\u00eame scientifiquement d\u00e9montr\u00e9 que l\u2019intensit\u00e9 de la vie soit sup\u00e9rieure \u00e0 la dur\u00e9e ? Par une ironie singuli\u00e8re, la loi la plus g\u00e9n\u00e9rale de la vie est une loi ambigu\u00eb, une loi d\u2019\u00e9quilibre instable ; l\u2019activit\u00e9 vitale tant\u00f4t augmente et tant\u00f4t diminue en s\u2019exer\u00e7ant : ou plut\u00f4t, l\u00e0 o\u00f9 elle surabonde, elle peut se d\u00e9penser sans mesurer ; la d\u00e9pense m\u00eame est pour elle un gain ; l\u00e0 o\u00f9 elle est insuffisante, la moindre action est une perte peut-\u00eatre irr\u00e9parable. C\u2019est le mot de l\u2019Evangile : \u00ab Quiconque a d\u00e9j\u00e0, on lui donnera encore ; mais pour celui qui n\u2019a point, on lui \u00f4tera m\u00eame ce qu\u2019il a. \u00bb Aurons-nous donc deux doctrines ; l\u2019une pour les forts, l\u2019autre pour les faibles ? Z\u00e9non et Epicure se partageront-ils \u00e0 l\u2019amiable l\u2019humanit\u00e9 ? Que devient alors la morale fond\u00e9e sur les faits ? Une morale \u00e0 double face, sorte de Janus qui dit aux uns : \u00ab Economisez-vous, car vous \u00eates pauvres ; votre devoir est de vous m\u00e9nager \u00bb ; et aux autres : \u00ab Prodiguez-vous, car vous \u00eates riches ; votre devoir est de vous d\u00e9penser.&nbsp;\u00bb Compensation, soit. Ne vaudrait-il pas mieux l\u2019\u00e9galit\u00e9 ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Reste enfin la supr\u00eame ressource, l\u2019\u00e9quivalent tir\u00e9 du risque m\u00e9taphysique de l\u2019hypoth\u00e8se.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab Si je veux accomplir un acte de charit\u00e9 pure et d\u00e9finitive, et que je veuille justifier rationnellement cet acte, il faut que j\u2019imagine une \u00e9ternelle charit\u00e9 pr\u00e9sente au fond des choses et de moi-m\u00eame. \u00bb Illusion, dira-t-on peut-\u00eatre. Qu\u2019importe ? \u00ab Ne demandez pas aux th\u00e9ories m\u00e9taphysiques d\u2019\u00eatre vraies, mais de le devenir. Une erreur <em>f\u00e9conde<\/em> est plus vraie au point de vue de l\u2019\u00e9volution universelle qu\u2019une v\u00e9rit\u00e9 trop \u00e9troite et st\u00e9rile. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ici je ne puis m\u2019emp\u00eacher de me rappeler cette autre parole de M. Guyau. \u00ab&nbsp;La v\u00e9rit\u00e9 ne vaut pas toujours le r\u00eave, mais elle a cela pour elle qu\u2019elle est vraie : dans le domaine de la pens\u00e9e, il n\u2019y a rien de plus moral que la v\u00e9rit\u00e9. El quand on ne la poss\u00e8de pas de science certaine, il n\u2019y a rien de plus moral que le doute, \u00bb J\u2019ai peine \u00e0 mettre d\u2019accord ceci avec cela. C\u2019est que le doute, dira peut-\u00eatre M. Guyau, s\u2019il exclut la foi, n\u2019exclut pas, \u00e0 mes yeux, l\u2019hypoth\u00e8se et l\u2019action. Dans le doute, abstiens-toi de juger et d\u2019agir. C\u2019\u00e9tait la devise des pyrrhoniens ; c\u2019est encore celle de la sagesse populaire. M. Guyau dirait bien plut\u00f4t : dans le doute, risque-toi. \u00ab Je ne vous demande pas de croire aveugl\u00e9ment \u00e0 un id\u00e9al, je vous demande de travailler \u00e0 le r\u00e9aliser. Sans y croire ? Afin d\u2019y croire. Vous le croirez quand vous aurez travaill\u00e9 \u00e0 le produire. \u00bb Pascal avait d\u00e9j\u00e0 dit quelque chose d\u2019approchant. \u00ab C\u2019est en faisant tout comme s\u2019ils croyaient. Naturellement m\u00eame, cela vous fera croire. \u00bb Ainsi va le monde. Si Pascal vivait de nos jours, il transposerait sa m\u00e9thode de la religion dans la morale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais, encore une fois, quel est cet id\u00e9al qu\u2019on nous invite \u00e0 r\u00e9aliser ? M. Guyau semble quelquefois nous le d\u00e9crire sous les traits d\u2019un amour universel ; mais il ne pr\u00e9tend pas nous recommander cette conception de pr\u00e9f\u00e9rence \u00e0 une autre. Que chacun se fasse la sienne : \u00ab pourquoi n\u2019y aurait-il pas plusieurs lois possibles, par exemple celle de Bentham et celle de Kant ? Plus il y aura de doctrines \u00e0 se disputer le choix de l\u2019humanit\u00e9, mieux cela vaudra. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Toutes les hypoth\u00e8ses imaginables sont-elles donc philosophiquement \u00e9quivalentes, et la science morale n\u2019a-t-elle aucun crit\u00e9rium qui puisse diriger notre choix ? Sont-elles toutes \u00e9galement vraisemblables ou \u00e9galement f\u00e9condes ? Suppos\u00e9 que l\u2019une d\u2019entre s\u2019ajuste plus ais\u00e9ment \u00e0 l\u2019ensemble de nos connaissances positives, ne devrons-nous pas la pr\u00e9f\u00e9rer comme la plus probable ? et si un m\u00eame voile d\u2019incertitude les recouvre toutes, celles-l\u00e0 ne m\u00e9ritent-elles pas surtout notre choix qui ouvrent \u00e0 noire activit\u00e9 un champ plus vaste en prolongeant, pour ainsi dire, par-del\u00e0 le monde des ph\u00e9nom\u00e8nes, cette loi de vie et d\u2019amour o\u00f9 la science m\u00eame nous a fait voir la seule r\u00e8gle de moralit\u00e9 qu\u2019elle autorise ? Il appartient \u00e0 la philosophie de discuter au moins ces probl\u00e8mes : elle ne peut s\u2019y refuser sans abdiquer ; et n\u2019est-ce pas en effet l\u2019abdication au profit de l\u2019anarchie morale que M. Guyau lui propose ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En r\u00e9sum\u00e9, si l\u2019on cherche dans le livre des impressions, on sera satisfait au-del\u00e0 de son attente : il en est peu qui p\u00e9n\u00e8tre aussi profond\u00e9ment dans l\u2019\u00e2me ; il la remue, il la trouble, il fait remonter \u00e0 sa surface tout un infini de sentiments et d\u2019id\u00e9es. Mais si l\u2019on y cherche une doctrine, peut-\u00eatre sera-t-on d\u00e9\u00e7u. L\u2019auteur a-t-il voulu prouver la possibilit\u00e9 ou l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019une morale positive et scientifique ? On se le demande presque apr\u00e8s l\u2019avoir lu ; et son \u0153uvre, obscure et sublime par endroits, comme une trop fid\u00e8le image de la condition humaine, a pour l\u2019esprit l\u2019attrait irritant d\u2019une \u00e9nigme.<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Revue Philosophique de la France et de l\u2019\u00c9tranger, T. 19 (janvier \u00e0 juin 1885), pp. 319-328. 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