{"id":506,"date":"2023-04-15T21:36:21","date_gmt":"2023-04-15T19:36:21","guid":{"rendered":"https:\/\/editionsdupleix.com\/?post_type=rcno_review&#038;p=506"},"modified":"2023-04-15T22:07:11","modified_gmt":"2023-04-15T20:07:11","slug":"critique-jean-marie-guyau-la-morale-depicure-et-ses-rapports-avec-les-doctrines-contemporaines","status":"publish","type":"rcno_review","link":"https:\/\/editionsdupleix.com\/en\/review\/critique-jean-marie-guyau-la-morale-depicure-et-ses-rapports-avec-les-doctrines-contemporaines\/","title":{"rendered":"(Critique) Jean-Marie Guyau, La Morale d\u2019\u00c9picure et ses rapports avec les doctrines contemporaines"},"content":{"rendered":"<h1>Une critique de Emile Boirac<\/h1>\n<p><em>Revue Philosophique de la France et de l&rsquo;\u00c9tranger<\/em>, T. 6 (JUILLET A D\u00c9CEMBRE 1878), pp. 513-522, pp. 646-648.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Dans un m\u00e9moire couronn\u00e9 par l\u2019Acad\u00e9mie des sciences morales et politiques, M. Guyau avait pr\u00e9sent\u00e9 l\u2019histoire et la critique des th\u00e9ories utilitaires depuis Epicure jusqu\u2019\u00e0 nos jours. C\u2019est la premi\u00e8re partie de ce travail consid\u00e9rable qu\u2019il publie aujourd\u2019hui, refondue et compl\u00e9t\u00e9e, en attendant la seconde dont il annonce la publication prochaine sous le titre de <em>la Morale anglaise contemporaine <\/em>(Evolution et Darwinisme).<\/p>\n<p>De m\u00eame que Pascal, selon la remarque de Sainte-Beuve, a vu dans Epict\u00e8te et Montaigne \u00ab les deux chefs de file de deux s\u00e9ries qui, pouss\u00e9es jusqu\u2019au bout, ramassent en effet tous les philosophes, \u00bb l\u2019auteur de ce livre, se pla\u00e7ant au point de vue de la pratique, de la vie morale et sociale, qui tend, selon lui, \u00e0 dominer de plus en plus la pens\u00e9e moderne, et qui est aussi le point de vue de Pascal, r\u00e9unit dans l\u2019\u00e9picurisme et oppose au sto\u00efcisme toutes les doctrines de tous les temps qui, enfermant l\u2019homme tout entier dans la nature, et par l\u00e0 j\u2019entends la sph\u00e8re des ph\u00e9nom\u00e8nes o\u00f9 se bornent notre exp\u00e9rience et notre action au moins ext\u00e9rieures, lui assignent le plaisir, le bonheur ou l\u2019int\u00e9r\u00eat personnel pour fin unique et supr\u00eame. \u00ab Partout, dans la th\u00e9orie et dans la pratique, nous trouvons en pr\u00e9sence deux morales qui s\u2019appuient sur deux conceptions oppos\u00e9es du monde visible et du monde invisible. Ces deux doctrines se partagent la pens\u00e9e, se partagent les hommes. La lutte ardente entre les \u00e9picuriens et les sto\u00efciens, qui dura autrefois pendant cinq cents ans, s\u2019est rallum\u00e9e de nos jours et s\u2019est agrandie. \u00bb Elle s\u2019agrandira m\u00eame, selon notre auteur, de plus en plus, \u00e0 mesure que les pr\u00e9occupations sociales l\u2019emporteront sur les pr\u00e9occupations religieuses, et la morale sur la m\u00e9taphysique. Quel probl\u00e8me en effet plus poignant pour l\u2019humanit\u00e9 que celui-ci dont d\u00e9pendent la conduite et la vie m\u00eame ? \u2014 \u00ab\u00a0Le <em>devoir<\/em> proprement dit existe-t-il ? La <em>moralit\u00e9<\/em> proprement dite existe-t-elle ? Avons-nous du <em>m\u00e9rite<\/em> \u00e0 faire ce que nous croyons le bien ? \u2014 Ou, en fait, devoir, moralit\u00e9, m\u00e9rite sont-ils simplement des expressions plus ou moins figur\u00e9es que l\u2019humanit\u00e9 a fini par prendre au sens propre ? Faut-il remplacer le devoir par l\u2019int\u00e9r\u00eat commun, la moralit\u00e9 par l\u2019instinct, par l\u2019habitude h\u00e9r\u00e9ditaire ou par le calcul, le m\u00e9rite de l\u2019action par la jouissance de l\u2019objet m\u00eame en vue duquel on agissait ? \u00bb<\/p>\n<p>Ainsi entendue, l\u2019histoire de l\u2019\u00e9picurisme pr\u00e9sente une sorte d\u2019int\u00e9r\u00eat <em>dramatique<\/em>. D\u2019une part, en effet, elle reproduit devant nous toutes les phases, toutes les p\u00e9rip\u00e9ties du combat \u00e9ternel que se livrent les deux tendances rivales de l\u2019esprit et du c\u0153ur humain et les deux groupes d\u2019\u00e9coles qui les repr\u00e9sentent l\u2019une et l\u2019autre \u00e0 travers les \u00e2ges : elle nous donne comme l\u2019\u00e9motion d\u2019un duel o\u00f9 nous serions \u00e0 la fois spectateurs et parties, car c\u2019est notre destin\u00e9e m\u00eame qui est en jeu. D\u2019autre part, cette histoire, en m\u00eame temps qu\u2019elle prend sa place dans l\u2019histoire g\u00e9n\u00e9rale de la philosophie, dont elle nous fait mieux voir l\u2019ensemble et l\u2019unit\u00e9, devient ainsi elle-m\u00eame un tout organique et vivant dont nous suivons de si\u00e8cle en si\u00e8cle et d\u2019\u00e9cole en \u00e9cole l\u2019\u00e9volution continue et progressive, et dont nous reconnaissons toujours, au milieu de variations et de complications sans cesse croissantes, l\u2019intime et persistante identit\u00e9. L\u2019\u00e9picurisme est donc ainsi comme une m\u00eame pens\u00e9e, on pourrait dire une m\u00eame action philosophique, d\u00e9j\u00e0 \u00e9bauch\u00e9e avant Epicure, qui se noue, en quelque sorte, entre ses mains et qui grandit et se continue, malgr\u00e9 quelques interruptions plus ou moins longues, \u00e0 travers l\u2019antiquit\u00e9, le moyen \u00e2ge et la Renaissance jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque moderne o\u00f9 Gassendi la renoue et o\u00f9 elle se transforme et se d\u00e9veloppe dans les th\u00e9ories de Hobbes, de La Rochefoucauld, de Spinoza m\u00eame, d\u2019Helv\u00e9tius, de La Mettrie, de d\u2019Holbach, de d\u2019Alembert et de Volney, comme aussi dans celles de l\u2019\u00e9cole anglaise, Bentham, Stuart Mill, Darwin, Herbert Spencer. S\u2019il est en effet une id\u00e9e qui inspire tout cet ouvrage et qui soit comme l\u2019\u00e2me m\u00eame de sa m\u00e9thode, c\u2019est l\u2019id\u00e9e de r\u00e9volution ou du progr\u00e8s.<\/p>\n<p>Dans un remarquable avant-propos, M. Guyau distingue deux m\u00e9thodes d\u2019exposition des syst\u00e8mes. L\u2019une, trop fr\u00e9quemment employ\u00e9e jusqu\u2019ici, non-seulement en Allemagne et en Angleterre, mais surtout en France, traite tous les syst\u00e8mes comme autant de choses mortes qu\u2019il s\u2019agit de diss\u00e9quer selon des r\u00e8gles fixes et par des proc\u00e9d\u00e9s uniformes. \u00ab On les dresse plus ou moins d\u2019apr\u00e8s le m\u00eame plan, on pose \u00e0 chaque auteur une s\u00e9rie de questions toujours les m\u00eames sur les points principaux auxquels on a r\u00e9duit d\u2019avance toute la philosophie, \u00bb et, recueillant ses r\u00e9ponses, on obtient ainsi un r\u00e9sum\u00e9, une table des mati\u00e8res de ses doctrines. A cette m\u00e9thode de dissection ou \u00ab d\u2019anatomie \u00bb, M. Guyau oppose ce qu\u2019on pourrait appeler dans le sens strict du terme une m\u00e9thode de r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration, ou, comme il dit lui-m\u00eame, \u00ab d\u2019embryog\u00e9nie, \u00bb celle qui engendre, pour ainsi dire, \u00e0 nouveau les syst\u00e8mes et, leur rendant le mouvement et la vie, les fait repasser par tous les degr\u00e9s de leur d\u00e9veloppement primitif. Seule, cette m\u00e9thode fait de l\u2019histoire de la philosophie une \u0153uvre de science et d\u2019art tout \u00e0 la fois : \u00ab de science, en tant qu\u2019elle \u00e9tudie la pens\u00e9e et ses lois, c\u2019est-\u00e0-dire la vie dans sa manifestation la plus \u00e9lev\u00e9e ; d\u2019art, en tant qu\u2019elle s\u2019efforce de reproduire cette vie intellectuelle en son activit\u00e9 et sa pl\u00e9nitude.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Guyau, avant d\u2019appliquer lui-m\u00eame \u00e0 l\u2019histoire de l\u2019\u00e9picurisme cette belle et difficile m\u00e9thode, essaye de nous en d\u00e9couvrir les secrets. Le premier, le plus important, c\u2019est qu\u2019il faut chercher et saisir l\u2019id\u00e9e ma\u00eetresse de chaque doctrine, celle qui en est le point central et lui donne son caract\u00e8re personnel, son unit\u00e9 et sa vie, la mettre en relief, et \u00e9clairer pour ainsi dire, \u00e0 sa lumi\u00e8re, toutes les parties du syst\u00e8me. Une fois en possession des principes, l\u2019historien peut reconstituer l\u2019ensemble de la doctrine, comme le psychologue et le romancier construisent un caract\u00e8re : il lui suffit pour cela de d\u00e9duire de l\u2019id\u00e9e ma\u00eetresse toutes les cons\u00e9quences qu\u2019elle enferme et qui en sont progressivement sorties sous une double influence, d\u2019abord celle de \u00ab la r\u00e9flexion int\u00e9rieure qui, telle ou telle id\u00e9e f\u00e9conde une fois donn\u00e9e, tend \u00e0 la d\u00e9velopper dans le sens de la stricte logique\u00a0\u00bb ; puis celle du milieu historique o\u00f9 elle est n\u00e9e et que r\u00e9v\u00e8le l\u2019analyse des textes, milieu r\u00e9sistant qui, par les obstacles m\u00eames qu\u2019il oppose \u00e0 la marche de la pens\u00e9e, accro\u00eet son \u00e9nergie et sa souplesse, et la force \u00e0 infl\u00e9chir ou \u00e0 multiplier ses voies.<\/p>\n<p>On pourrait comparer cette m\u00e9thode \u00e0 celle que M. Zeller assigne \u00e0 l\u2019histoire de la philosophie. L\u2019illustre historien de la philosophie grecque veut, lui aussi, que, dans la recherche de l\u2019organisation interne des syst\u00e8mes, on se pr\u00e9occupe avant tout d\u2019en d\u00e9terminer l\u2019id\u00e9e directrice et la loi d\u2019\u00e9volution. Mais il semble faire une moins large part \u00e0 la d\u00e9duction et \u00e0 la synth\u00e8se <em>a<\/em> <em>priori<\/em>. Aussi, comme le remarque M. Boutroux, si son \u0153uvre fait \u00e9prouver une impression de clart\u00e9, de pr\u00e9cision, de rigueur vraiment scientifiques, en revanche, elle nous laisse absolument impassibles ; les syst\u00e8mes nous semblent \u00e9trangers, indiff\u00e9rents, comme s\u2019ils appartenaient \u00e0 un monde disparu. \u00ab L\u2019auteur s\u2019est interdit de ressusciter son mod\u00e8le.\u00a0\u00bb M. Guyau croit au contraire que l\u2019historien doit non-seulement nous faire conna\u00eetre les syst\u00e8mes, mais nous les rendre vivants et sympathiques ; et qu\u2019il lui faut pour cela les assimiler \u00e0 son propre esprit par une sympathie s\u00e9rieuse et profonde, les animer et les d\u00e9velopper au-dedans de soi-m\u00eame avec sa propre vie et sa propre pens\u00e9e. Cette m\u00e9thode nous semble bien plut\u00f4t, comme M. Guyau le laisse entendre lui-m\u00eame, un des aspects de la m\u00e9thode de conciliation. En effet, selon M. Fouill\u00e9e, pour concilier les syst\u00e8mes, il faut les comprendre, et, pour les comprendre, il faut les repenser, les refaire en s\u2019attachant moins \u00e0 la lettre qu\u2019\u00e0 l\u2019esprit.<\/p>\n<p>Rien de plus s\u00e9duisant que cette m\u00e9thode de reconstruction, mais aussi, rien de plus p\u00e9rilleux, si elle n\u2019est sans cesse soutenue et contr\u00f4l\u00e9e par une connaissance exacte et un respect scrupuleux des textes et des faits. Sans une v\u00e9rification incessante et minutieuse, elle ne tarderait pas \u00e0 convertir l\u2019histoire en fiction et \u00e0 lui faire perdre en v\u00e9rit\u00e9 ce qu\u2019elle lui ferait gagner en beaut\u00e9. Gr\u00e2ce \u00e0 sa profonde \u00e9rudition, M. Guyau nous semble avoir presque enti\u00e8rement \u00e9vit\u00e9 cet \u00e9cueil. Il poss\u00e8de en effet \u00e0 un degr\u00e9 rare toute la bibliographie de l\u2019\u00e9picurisme : aucun texte important ne lui \u00e9chappe, et ses assertions les plus originales et les plus hardies sont toujours accompagn\u00e9es de preuves tir\u00e9es des sources m\u00eames.<\/p>\n<p>De toutes les doctrines de l\u2019antiquit\u00e9, nulle peut-\u00eatre plus que l\u2019\u00e9picurisme ne demandait \u00e0 \u00eatre abord\u00e9e par un esprit ouvert et sympathique, dispos\u00e9 non \u00e0 la r\u00e9futer ou \u00e0 la d\u00e9pr\u00e9cier, sous pr\u00e9texte de l\u2019exposer, mais tout au contraire \u00e0 la comprendre, \u00e0 s\u2019y int\u00e9resser, \u00e0 mettre en lumi\u00e8re la part de v\u00e9rit\u00e9 qu\u2019elle pouvait contenir, \u00e0 lui rendre en un mot sa r\u00e9alit\u00e9 et sa vie. C\u2019est que nulle doctrine n\u2019avait encore rencontr\u00e9 des juges plus pr\u00e9venus, presque tous indiff\u00e9rents ou hostiles. La condamnation sommaire que Cic\u00e9ron a port\u00e9e contre elle semblait sans appel. M. Guyau, selon l\u2019expression du Rapport acad\u00e9mique, a d\u00e9montr\u00e9 que, sur bien des points, le proc\u00e8s d\u2019Epicure est \u00e0 recommencer. La plupart des historiens de la philosophie se sont trop souvenus qu\u2019ils philosophaient aussi pour leur compte : ils ont eu rarement assez d\u2019abn\u00e9gation pour oublier leurs doctrines en exposant celles des \u00e9coles oppos\u00e9es : de l\u00e0 une certaine incapacit\u00e9 de comprendre les id\u00e9es de leurs adversaires et une tendance \u00e0 les pr\u00e9senter sous un jour qui les rapetisse et les d\u00e9forme. Qu\u2019un de ces historiens fasse plus tard autorit\u00e9 : ses arr\u00eats ne seront pas r\u00e9vis\u00e9s -, ils se perp\u00e9tueront ind\u00e9finiment, tant qu\u2019un esprit libre et consciencieux ne refusera pas d\u2019y acquiescer sans avoir de nouveau consult\u00e9 toutes les pi\u00e8ces du proc\u00e8s.<\/p>\n<p>Il n\u2019est donc pas \u00e9tonnant qu\u2019Epicure, tel que M. Guyau nous le pr\u00e9sente, paraisse, comme dit le <em>Rapport<\/em> cit\u00e9 plus haut, un Epicure renouvel\u00e9 et singuli\u00e8rement id\u00e9alis\u00e9. Pour nous, nous ne saurions nous en plaindre. Nous trouvons un v\u00e9ritable charme \u00e0 voir cette vieille figure effac\u00e9e et ternie reprendre son caract\u00e8re et son lustre, et il ne nous d\u00e9pla\u00eet pas de d\u00e9couvrir enfin un syst\u00e8me s\u00e9rieux et non une insignifiante rapsodie dans une des plus populaires doctrines de l\u2019antiquit\u00e9.<\/p>\n<p>Peut-\u00eatre, il est vrai, dans sa r\u00e9action contre l\u2019indiff\u00e9rence ou l\u2019hostilit\u00e9 de la vieille critique, M. Guyau a-t-il vu et fait voir un peu exclusivement les beaux c\u00f4t\u00e9s de l\u2019\u00e9picurisme, jugeant sans doute \u00ab que la grande critique n\u2019est pas celle des d\u00e9fauts, mais celle des beaut\u00e9s. \u00bb Peut-\u00eatre m\u00eame semble-t-il parfois le favoriser avec une certaine partialit\u00e9 au d\u00e9triment de son \u00e9ternel antagoniste, de ce sto\u00efcisme sous lequel il range sommairement, et de gr\u00e9 ou de force, tout un monde de doctrines philosophiques, sociales et religieuses bien diverses. Mais deux choses me rassurent. D\u2019abord, ce livre ne contient point d\u2019appr\u00e9ciation d\u00e9finitive ; le dernier mot est r\u00e9serv\u00e9, qui doit mettre chaque d\u00e9tail en sa place et prononcer sur le tout. En attendant, peut-il \u00eatre d\u00e9fendu \u00e0 l\u2019historien d\u2019insister moins sur les v\u00e9rit\u00e9s absentes que sur les v\u00e9rit\u00e9s pr\u00e9sentes, et doit-on lui savoir mauvais gr\u00e9 d\u2019avoir rendu l\u2019\u00e9picurisme plus intelligible et plus aimable, en l\u2019assimilant \u00e0 sa propre pens\u00e9e si vivante et si sympathique ? Tout au contraire, cette largeur d\u2019esprit compr\u00e9hensive et conciliante, qui a permis ainsi \u00e0 l\u2019auteur de s\u2019identifier avec le syst\u00e8me, est \u00e0 mes yeux un s\u00fbr garant que, s\u2019il exposait \u00e0 leur tour, comme il faut esp\u00e9rer qu\u2019il le fera plus tard, les doctrines qui regardent de \u00ab l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 \u00bb des choses, il p\u00e9n\u00e9trerait aussi profond\u00e9ment dans leur v\u00e9rit\u00e9 intime et la manifesterait avec autant de puissance et de chaleur.<\/p>\n<p>L\u2019ouvrage de M. Guyau peut se diviser en deux parties principales : Les trois premiers livres sont consacr\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9picurisme ancien ; le quatri\u00e8me et dernier, aux successeurs modernes d\u2019Epicure.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re partie traite successivement des plaisirs de la chair, des plaisirs de l\u2019\u00e2me, et des vertus priv\u00e9es et publiques. Elle nous para\u00eet surtout remarquable par l\u2019art extr\u00eame et parfois subtil avec lequel l\u2019auteur a retrouv\u00e9 ou introduit dans la morale \u00e9picurienne une liaison insensible d\u2019id\u00e9es qui s\u2019engendrent et se soutiennent les unes les autres, une \u00e9volution, une progression harmonique et continue. Il semble qu\u2019on assiste aux efforts de la doctrine pour s\u2019\u00e9lever, \u00e0 partir des principes les plus humbles et les plus \u00e9troits, vers des cons\u00e9quences sans cesse plus hautes et plus vastes, o\u00f9 puissent entrer et tenir toutes les r\u00e9gions de la pens\u00e9e et de la vie.<\/p>\n<p>Ainsi Epicure, dont le g\u00e9nie positif et utilitaire vise avant tout \u00e0 la pratique, se demande d\u2019abord quel est le but naturel et rationnel de l\u2019activit\u00e9 humaine, et il r\u00e9pond : C\u2019est le plaisir. La nature en effet, avant tout raisonnement, nous entraine vers la jouissance, et la raison confirme la nature, car d\u2019o\u00f9 lui viendrait l\u2019id\u00e9e d\u2019un bien abstrait, d\u00e9pouill\u00e9 de tout \u00e9l\u00e9ment sensible, et quel pourrait \u00eatre ce bien ? Le plaisir \u00e9tant la fin supr\u00eame, tout s\u2019y rapporte et n\u2019a de valeur que par lui, les arts, les vertus, la science et la philosophie m\u00eame. Reste \u00e0 savoir quel est de tous les plaisirs le premier, le plus n\u00e9cessaire. Une maxime souvent cit\u00e9e et rarement comprise nous le dit : c\u2019est le plaisir du ventre, principe et racine de tout bien. Par l\u00e0, Epicure a entendu dire, selon son ing\u00e9nieux et original interpr\u00e8te, non que la jouissance produite par la nutrition est la jouissance parfaite et finale, mais qu\u2019elle en est le commencement et le germe. M. Guyau rapproche avec raison les vues d\u2019Epicure et de M\u00e9trodore des th\u00e9ories contemporaines qui font d\u00e9river du double instinct de la reproduction et de la nutrition l\u2019ensemble des \u00e9motions et des inclinations humaines. Gomme la reproduction peut elle-m\u00eame se r\u00e9duire \u00e0 la nutrition, ces th\u00e9ories sont au fond d\u2019accord avec l\u2019\u00e9picurisme sur ce point fondamental.<\/p>\n<p>Guyau marque ensuite, avec un grand bonheur d\u2019expressions, la diff\u00e9rence qui s\u00e9pare Aristippe et Epicure, et il montre quelle modification profonde introduit dans la morale \u00e9picurienne la consid\u00e9ration des cons\u00e9quences futures du plaisir : la doctrine de volupt\u00e9 chang\u00e9e en doctrine d\u2019utilit\u00e9, la part plus grande faite \u00e0 l\u2019intelligence par la n\u00e9cessit\u00e9 de pr\u00e9voir et de mesurer les plaisirs et les douleurs, \u00e0 la libert\u00e9 m\u00eame par la possibilit\u00e9 de choisir entre les douleurs et les plaisirs et d\u2019an\u00e9antir la force du plaisir pr\u00e9sent par la pens\u00e9e du bonheur futur, enfin \u00e0 la beaut\u00e9 et \u00e0 la moralit\u00e9 m\u00eame par la conception d\u2019un id\u00e9al d\u2019ordre et d\u2019harmonie dans la vie.<\/p>\n<p>Mais les partisans du \u00ab plaisir quand m\u00eame\u00a0\u00bb ne pourront-ils pas objecter, comme ceux du devoir, que le bonheur \u00e9chappe aux prises de l\u2019homme et qu\u2019en le cherchant on le fuit, s\u2019il est vrai que les efforts d\u00e9pens\u00e9s pour l\u2019atteindre exc\u00e8dent les plaisirs m\u00eames qu\u2019on y peut trouver ? De l\u00e0 une nouvelle et singuli\u00e8re \u00e9volution de l\u2019\u00e9picurisme, \u00ab contraint, pour laisser le bonheur \u00e0 la port\u00e9e de tous, d\u2019en exclure tout \u00e9l\u00e9ment difficile \u00e0 se procurer comme les richesses, le luxe, les honneurs, etc.\u00a0\u00bb De l\u00e0 la c\u00e9l\u00e8bre distinction des trois sortes de d\u00e9sirs : naturels et n\u00e9cessaires, naturels mais non n\u00e9cessaires, ni naturels ni n\u00e9cessaires. De l\u00e0 enfin le bonheur r\u00e9duit \u00e0 la satisfaction des besoins du corps, de la faim et de la soif, comme \u00e0 sa seule condition ind\u00e9clinable. Du pain et de l\u2019eau, cela suffit c pour disputer de bonheur avec Jupiter m\u00eame \u00bb.<\/p>\n<p>Mais un tel \u00e9tat n\u2019est-il pas le vide de l\u2019\u00e2me ? Socrate compare les partisans d\u2019Aristippe aux Dana\u00efdes. Epicure, lui, \u00ab faute de pouvoir remplir l\u2019insatiable tonneau, le met \u00e0 sec.\u00a0\u00bb C\u2019est \u00e0 cette objection que r\u00e9pond, selon M. Guyau, la confusion, si souvent reproch\u00e9e \u00e0 Epicure, du plaisir et de l\u2019absence de douleur. Aristippe faisait du plaisir et de la douleur des mouvements, l\u2019un rude, l\u2019autre doux, et le repos \u00e9tait \u00e0 ses yeux l\u2019indiff\u00e9rence. D\u2019apr\u00e8s Epicure, au contraire, si le mouvement est le point de d\u00e9part du plaisir, le repos en est le but. C\u2019est quand l\u2019organisme est en \u00e9quilibre, en repos, qu\u2019il y a absence de peine (\u03ac\u03c0\u03bf\u03bd\u03af\u03b1), sant\u00e9 (\u03cd\u03b3\u03af\u03b5\u03b9\u03b1). La douleur cesse avec l\u2019\u00e9quilibre et commence avec le mouvement auquel r\u00e9pond un mouvement en sens contraire, le d\u00e9sir. Quand l\u2019\u00e9quilibre est r\u00e9tabli, alors meurent le d\u00e9sir et la douleur ; alors na\u00eet le plaisir. Le plaisir succ\u00e8de donc n\u00e9cessairement \u00e0 la douleur. D\u00e8s que les causes de trouble et de d\u00e9sordre sont supprim\u00e9es, la sant\u00e9, la tranquillit\u00e9 s\u2019\u00e9panouissent dans l\u2019\u00e2me et la remplissent d\u2019une pure et calme jouissance. Les critiques qui font de l\u2019ataraxie \u00e9picurienne une absolue impassibilit\u00e9, semblable au sommeil et \u00e0 la mort, se sont donc grandement m\u00e9pris, s\u2019il faut en croire M. Guyau. L\u2019ataraxie suppose sans doute l\u2019insensibilit\u00e9 par rapport \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur ; mais elle suppose en m\u00eame temps que l\u2019\u00eatre, se poss\u00e9dant lui-m\u00eame, trouve dans l\u2019harmonie int\u00e9rieure et stable de ses forces un plaisir permanent et \u00ab constitutif \u00bb. L\u2019acte de vivre, le fait d\u2019exister est par lui-m\u00eame la source de toutes les jouissances. Qu\u2019on admette ou qu\u2019on rejette cette th\u00e9orie singuli\u00e8rement optimiste, M. Guyau nous semble avoir victorieusement prouv\u00e9 que telle \u00e9tait bien la doctrine \u00e9picurienne.<\/p>\n<p>Le livre suivant, le plus int\u00e9ressant peut-\u00eatre de l\u2019ouvrage, traite des plaisirs de l\u2019\u00e2me. Je ne sais si la distinction et la transition ne sont pas l\u2019une et l\u2019autre un peu artificielles, et si la dialectique \u00e9picurienne, dans ses tours et d\u00e9tours, ne revient pas sur ses traces. C\u2019est en effet l\u2019id\u00e9e de la dur\u00e9e avec ses deux modes, pass\u00e9 et futur, qui nous fait passer des plaisirs du corps aux plaisirs de l\u2019\u00e2me, et cette id\u00e9e, elle a \u00e9t\u00e9 d\u00e9j\u00e0 introduite dans le syst\u00e8me qui ne pourrait sans elle s\u2019\u00e9lever au-dessus du cyr\u00e9na\u00efsme. Quoi qu\u2019il en soit, ces plaisirs de l\u2019\u00e2me consistent, on le sait, dans le souvenir des jouissances pass\u00e9es ou dans l\u2019espoir des jouissances futures ; ils peuvent coexister en nous avec les souffrances, les affaiblir, les effacer ; ils peuvent durer et se renouveler sans causes ext\u00e9rieures, par le seul effet de notre volont\u00e9 ; ils peuvent s\u2019accro\u00eetre ind\u00e9finiment. Ils sont donc l\u2019\u00e9l\u00e9ment le plus important du bonheur, sinon le bonheur lui-m\u00eame. Le souverain bien, c\u2019est le calme et l\u2019harmonie de l\u2019\u00e2me. Ce qui <em>trouble<\/em> l\u2019\u00e2me, voil\u00e0 le mal ; et la grande cause de ce trouble, c\u2019est la crainte, la triple crainte des dieux, de la fatalit\u00e9 et de la mort, La science en est le rem\u00e8de.<\/p>\n<p>Par cet encha\u00eenement naturel des id\u00e9es, M. Guyau nous conduit habilement \u00e0 l\u2019examen des th\u00e9ories d\u2019Epicure sur l\u2019utilit\u00e9 et le r\u00f4le de la science dans la vie. Ces th\u00e9ories subordonnent plus \u00e9troitement peut-\u00eatre encore que les philosophies positive ou critique la sp\u00e9culation \u00e0 la pratique et les recherches intellectuelles aux fins morales de l\u2019humanit\u00e9. Epicure en effet n\u2019\u00e9l\u00e8ve si haut la science que parce qu\u2019elle d\u00e9livre les \u00e2mes de la servitude religieuse ; mais en m\u00eame temps il l\u2019arr\u00eate \u00e0 cette limite qu\u2019elle ne pourrait franchir sans leur imposer une nouvelle servitude, la servitude du destin, plus pesante que celle des dieux. Tout son prix lui vient, non de ce qu\u2019elle satisfait une inqui\u00e8te et d\u2019ailleurs insatiable curiosit\u00e9, ou, comme le diront plus tard Bacon et Auguste Comte, de ce qu\u2019elle donne \u00e0 l\u2019homme la facult\u00e9 de pr\u00e9voir et de modifier le cours spontan\u00e9 des ph\u00e9nom\u00e8nes, mais de ce qu\u2019elle dissipe \u00e0 sa lumi\u00e8re tous ces fant\u00f4mes divins cr\u00e9\u00e9s par l\u2019homme et dont il s\u2019effraye, et lui montre la nature telle qu\u2019elle est, avec ses lois fix\u00e9es une fois pour toutes, qu\u2019aucune puissance surnaturelle ne peut suspendre ni abroger.<\/p>\n<p>D\u2019un autre c\u00f4t\u00e9 cependant, la science semble assujettir toutes choses \u00e0 une inflexible n\u00e9cessit\u00e9 : c\u2019est du moins l\u2019opinion de D\u00e9mocrite et des sto\u00efciens : ce sera plus tard l\u2019opinion de tous les d\u00e9terministes. Si tout d\u00e9pend de causes qui se suivent les unes les autres \u00e0 l\u2019infini, comment sauvegarder l\u2019ind\u00e9pendance de l\u2019homme, condition de son bonheur m\u00eame ? Ici se place, sous le titre de <em>Contingence et Libert\u00e9<\/em>, un des plus vigoureux chapitres de l\u2019ouvrage, d\u00e9j\u00e0 publi\u00e9 dans cette <em>Revue<\/em> en juillet 1877. Nous ne pouvons mieux faire que d\u2019y renvoyer le lecteur. \u2014 Ce ph\u00e9nom\u00e8ne au moins bizarre d\u2019un philosophe mat\u00e9rialiste affirmant presque seul \u00e0 son \u00e9poque la libert\u00e9 humaine et cherchant les racines m\u00eames de cette libert\u00e9 dans une spontan\u00e9it\u00e9 inh\u00e9rente aux \u00e9l\u00e9ments des choses aurait d\u00fb, ce semble, frapper l\u2019attention des historiens de la philosophie : on n\u2019y a vu qu\u2019un accident insignifiant ou qu\u2019une incons\u00e9quence ridicule. Pourtant comme M. Guyau le fait remarquer avec force, il faut concevoir le monde et l\u2019homme sur le m\u00eame type et ne pas admettre chez l\u2019un ce qu\u2019on rejette chez l\u2019autre. Si le d\u00e9terminisme r\u00e9git le monde, il doit aussi r\u00e9gir l\u2019homme. Pour que l\u2019homme p\u00fbt \u00eatre libre, il faudrait qu\u2019il y e\u00fbt en toutes choses le germe d\u2019une libert\u00e9 semblable. Le clinamen est donc la part de la spontan\u00e9it\u00e9, de l\u2019initiative des \u00eatres dans le monde. Il s\u2019ajoute aux deux causes fatales du mouvement, le choc ext\u00e9rieur et la pesanteur int\u00e9rieure. Nous portons en nous-m\u00eames, dans notre pouvoir de vouloir et de mouvoir, la <em>preuve<\/em> de sa r\u00e9alit\u00e9. Il a pour cons\u00e9quence, au dehors de nous, la naissance et la dissolution d\u2019une infinit\u00e9 de mondes ; au dedans de nous, la libert\u00e9. S\u2019il est impossible ou absurde, notre libert\u00e9 ne l\u2019est pas moins, car elle lui est identique. Non-seulement il a contribu\u00e9 \u00e0 produire le monde, mais il persiste dans son sein : sans cesse il y improvise de nouveaux mouvements, de nouvelles formes. Le hasard n\u2019est que l\u2019apparence sous laquelle il se manifeste \u00e0 nous. Epicure chasse donc le d\u00e9terminisme de partout, de la physique, de la logique, de la morale. La v\u00e9rit\u00e9 n\u2019est, selon lui, d\u00e9termin\u00e9e que dans le pass\u00e9 et le pr\u00e9sent ; l\u2019avenir ne peut se pr\u00e9voir avec certitude. Enfin l\u2019homme est responsable de ses actes, et le sentiment de son ind\u00e9pendance intime est le plus grand de tous les plaisirs. C\u2019est par sa libert\u00e9 qu\u2019il peut s\u2019\u00e9lever au-dessus de la fortune et se retirer dans le souvenir ou l\u2019esp\u00e9rance volontaires, comme dans un inviolable asile.<\/p>\n<p>Assur\u00e9ment, cette th\u00e9orie de la contingence et de la libert\u00e9 ne manque pas de profondeur, et il est bien curieux de trouver dans Epicure un pr\u00e9curseur de Maine de Biran et des criticistes contemporains. Peut-\u00eatre m\u00eame, si le philosophe grec avait fait de la m\u00e9thode subjective un usage plus large, aurait-il plus compl\u00e8tement substitu\u00e9 au m\u00e9canisme de D\u00e9mocrite un dynamisme analogue \u00e0 celui de la monadologie de Leibniz, d\u00e9gag\u00e9 toutefois de l\u2019hypoth\u00e8se de l\u2019harmonie pr\u00e9\u00e9tablie. La d\u00e9clinaison du mouvement n\u2019est-elle pas elle-m\u00eame un ph\u00e9nom\u00e8ne ext\u00e9rieur, et ne suppose-t-elle pas une action immanente par laquelle l\u2019\u00eatre modifie ses propres \u00e9tats, s\u2019arrache, pour ainsi dire, \u00e0 son pass\u00e9, et invente, par une sorte de cr\u00e9ation int\u00e9rieure, un avenir nouveau et meilleur qu\u2019il s\u2019efforce aussit\u00f4t de r\u00e9aliser ? Ce qui fait d\u00e9cliner le sage, n\u2019est-ce pas l\u2019id\u00e9al du bonheur qu\u2019il se donne \u00e0 lui-m\u00eame pour fin \u00e0 travers toutes les fluctuations de la vie ? \u2014 Le mouvement, d\u00e9termin\u00e9 ou ind\u00e9termin\u00e9, ne serait ainsi que le dehors des choses : au dedans serait, comme dans l\u2019homme, la spontan\u00e9it\u00e9 du d\u00e9sir et de la pens\u00e9e et, par del\u00e0 cette spontan\u00e9it\u00e9 m\u00eame, la puissance ind\u00e9pendante et initiatrice de la volont\u00e9.<\/p>\n<p>Le chapitre qui termine ce livre et qui contient l\u2019exposition et l\u2019appr\u00e9ciation de la th\u00e9orie \u00e9picurienne de la mort abonde en r\u00e9flexions ing\u00e9nieuses ou \u00e9loquentes. Citons le rapprochement des id\u00e9es d\u2019Epicure et de Feuerbach sur l\u2019immortalit\u00e9, qui consiste, d\u2019apr\u00e8s eux, non dans la dur\u00e9e, mais dans l\u2019intensit\u00e9 de la vie ; la r\u00e9futation faite par Epicure de la doctrine d\u2019H\u00e9g\u00e9sias sur le suicide, analogue \u00e0 celle de Schopenhauer, et la distinction vraie et profonde que notre auteur \u00e9tablit entre la crainte pu\u00e9rile et l\u00e2che de la mort, la seule dont Epicure ait montr\u00e9 la vanit\u00e9, et l\u2019horreur l\u00e9gitime que l\u2019an\u00e9antissement peut inspirer aux \u00e2mes les plus viriles et les plus d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9es.<\/p>\n<p>Dans le troisi\u00e8me livre, M. Guyau expose la morale pratique d\u2019Epicure, sa th\u00e9orie des vertus priv\u00e9es et publiques. Il a surtout mis en relief la conception \u00e9picurienne des deux grandes vertus sociales, la charit\u00e9 ou, pour parler comme les anciens, l\u2019amiti\u00e9 et la justice. Comment l\u2019\u00e9picurisme a-t-il pu sans se contredire admettre et expliquer le d\u00e9sint\u00e9ressement de l\u2019amiti\u00e9 ? Les curieux efforts de dialectique multipli\u00e9s par le ma\u00eetre et ses disciples pour rendre compte du d\u00e9sint\u00e9ressement par l\u2019int\u00e9r\u00eat et faire na\u00eetre l\u2019abn\u00e9gation de l\u2019\u00e9go\u00efsme annoncent et pr\u00e9parent en effet, comme le remarque M. Guyau, les subtiles analyses de la psychologie anglaise contemporaine. Avant Stuart Mill et Herbert Spencer, les \u00e9picuriens ont essay\u00e9 d\u2019expliquer la gen\u00e8se des sentiments moraux par l\u2019association des id\u00e9es et l\u2019habitude. Dans la question de la justice, Epicure nous appara\u00eet comme un pr\u00e9curseur de Rousseau et de Bentham. La soci\u00e9t\u00e9 civile repose, selon lui, sur un contrat, et ce contrat \u00e0 son tour a pour objet l\u2019int\u00e9r\u00eat public. L\u2019autorit\u00e9 de la loi ne r\u00e9sulte donc pas seulement, comme l\u2019ont pr\u00e9tendu les sophistes, de la force qui la sanctionne ; elle r\u00e9sulte bien plut\u00f4t de l\u2019utilit\u00e9 commune qu\u2019elle procure et garantit. Les pyrrhoniens ont eu tort de pr\u00e9tendre que la diversit\u00e9 et la variabilit\u00e9 des lois sont sans limites : car, s\u2019il est des int\u00e9r\u00eats particuliers et variables, il en est aussi de g\u00e9n\u00e9raux et permanents qu\u2019aucune soci\u00e9t\u00e9 ne peut m\u00e9conna\u00eetre sans p\u00e9rir.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s deux int\u00e9ressants chapitres sur le progr\u00e8s de l\u2019humanit\u00e9 d\u2019apr\u00e8s Epicure et Lucr\u00e8ce et sur la th\u00e9orie \u00e9picurienne des dieux et de la pi\u00e9t\u00e9, M. Guyau termine cette premi\u00e8re partie de son ouvrage en faisant ressortir les analogies de l\u2019\u00e9picurisme avec le positivisme moderne. Comme A. Comte, Epicure a r\u00e9agi contre les sp\u00e9culations <em>a priori<\/em>, contre la consid\u00e9ration des causes finales, et il a substitu\u00e9 la m\u00e9thode exp\u00e9rimentale aux tendances m\u00e9taphysiques. Tous deux se sont efforc\u00e9s de limiter les recherches de la science, l\u2019un au nom du bonheur humain, l\u2019autre au nom de l\u2019impuissance humaine. Bien que celte appr\u00e9ciation un peu br\u00e8ve et qui se tait sur la comparaison des deux morales, nous semble vraie dans sa g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9, nous ne l\u2019accepterions pas sans quelques r\u00e9serves. Ainsi nous ne sommes pas parfaitement convaincus qu\u2019Epicure ait mieux connu que ses contemporains la m\u00e9thode exp\u00e9rimentale et moins us\u00e9 et abus\u00e9 des affirmations et des constructions <em>a priori<\/em>. Il ne nous para\u00eet pas d\u00e9montr\u00e9 non plus que les rapports de finalit\u00e9, quelque difficile qu\u2019en soit la d\u00e9termination exacte et de quelque fa\u00e7on qu\u2019on en explique l\u2019existence, ne soient pas un objet de recherche l\u00e9gitime et n\u00e9cessaire dans les sciences biologiques, morales et sociales. Nous avouons m\u00eame ne pas concevoir comment un monde pourrait former un tout si les parties qui le composent n\u2019\u00e9taient pas n\u00e9cessairement adapt\u00e9es entre elles, et nous croyons qu\u2019il est chim\u00e9rique de supposer qu\u2019elles ne l\u2019\u00e9taient pas tout d\u2019abord, mais qu\u2019elles ont fini par le devenir. Enfin l\u2019esprit de l\u2019\u00e9picurisme nous semblerait peut-\u00eatre moins favorable aux progr\u00e8s de la science que M. Guyau ne le laisse entendre. Le ma\u00eetre n\u2019\u00e9tait-il pas indiff\u00e9rent \u00e0 toutes les explications particuli\u00e8res, les seules qui puissent \u00eatre scientifiquement positives, et n\u2019avait-il pas r\u00e9duit la physique, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019explication g\u00e9n\u00e9rale de la nature, \u00e0 une sorte de cat\u00e9chisme sommaire et immuable que ses disciples devaient apprendre par c\u0153ur et se transmettre de si\u00e8cle en si\u00e8cle ? A. Comte devait d\u2019ailleurs l\u2019imiter sur ce point : lui aussi a tent\u00e9 de transformer la philosophie, telle qu\u2019il l\u2019avait organis\u00e9e, en <em>Credo<\/em>, et d\u2019\u00e9tablir dans les sciences m\u00eames une sorte d\u2019orthodoxie.<\/p>\n<p>Dans son histoire de l\u2019\u00e9picurisme moderne, M. Guyau nous fait suivre, \u00e0 partir de Gassendi, qui restaure simplement la doctrine, les transformations successives qu\u2019elle subit entre les mains de Hobbes, de La Rochefoucauld, de Spinoza, d\u2019Helv\u00e9tius et des principaux philosophes du XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Il nous la montre se corrigeant, se compl\u00e9tant et parfois se d\u00e9passant elle-m\u00eame, et, dans tous ses d\u00e9veloppements, faisant effort pour rester fid\u00e8le \u00e0 son principe et conserver son unit\u00e9. Ici encore se retrouve ce m\u00eame art d\u2019exposition qui donne aux syst\u00e8mes les plus connus et souvent les moins compris une physionomie vivante et nouvelle. On en verra des exemples dans les chapitres consacr\u00e9s \u00e0 Hobbes et surtout \u00e0 La Rochefoucauld, dont l\u2019auteur r\u00e9sume et syst\u00e9matise la doctrine avec une p\u00e9n\u00e9tration et une force peu communes. A ses yeux, La Rochefoucauld est le psychologue de l\u2019utilitarisme moderne ; Hobbes en est le sociologiste. Le philosophe anglais a transport\u00e9 dans la science sociale la m\u00e9thode des d\u00e9monstrations g\u00e9om\u00e9triques. En faisant de l\u2019\u00e9tat de guerre l\u2019\u00e9tat primitif de l\u2019humanit\u00e9, il a pressenti la th\u00e9orie darwinienne de \u00ab\u00a0la lutte pour la vie\u00a0\u00bb ; il a repris et d\u00e9velopp\u00e9 la th\u00e9orie \u00e9picurienne du contrat social que Rousseau lui-m\u00eame prendra plus tard pour fondement de tout son syst\u00e8me. Seulement, la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019un despotisme qu\u2019il a d\u00e9duite de ces principes ne semble pas \u00e0 M. Guyau une cons\u00e9quence n\u00e9cessaire, et il loue Spinoza d\u2019avoir sur ce point r\u00e9form\u00e9 l\u2019utilitarisme dans un sens plus logique et plus lib\u00e9ral.<\/p>\n<p>Il para\u00eetra peut-\u00eatre \u00e9tonnant que Spinoza soit mis au nombre des \u00e9picuriens. C\u2019est que le spinozisme est, selon M. Guyau, plus vaste que les syst\u00e8mes particuliers de l\u2019\u00e9picurisme et du sto\u00efcisme : c\u2019est une immense synth\u00e8se qui les absorbe et les concilie tous deux dans son sein, c Ce panth\u00e9isme et spinozisme que je range sous Montaigne, disait Sainte-Beuve commentant Pascal, rejoint pourtant \u00e0 certains \u00e9gards le sto\u00efcisme, qui commence la s\u00e9rie oppos\u00e9e. Le cercle des syst\u00e8mes est accompli. \u00bb<\/p>\n<p>Telle est la th\u00e8se de M. Guyau dans son chapitre sur Spinoza. Hormis l\u2019id\u00e9e d\u2019\u00e9volution ou de progr\u00e8s, qui en est absente, l\u2019<em>\u00c9thique<\/em> lui para\u00eet contenir toutes les id\u00e9es fondamentales de l\u2019utilitarisme contemporain, domin\u00e9es et \u00e9clair\u00e9es par les principes d\u2019une m\u00e9taphysique rationaliste. On sait en effet que le bien, pour Spinoza, c\u2019est l\u2019utile, mais que cela seul, selon lui, est utile \u00e0 l\u2019homme qui accro\u00eet sa puissance, sa science, son union avec ses semblables et avec la nature ou avec Dieu, c\u2019est-\u00e0-dire au fond la sagesse et la vertu.<\/p>\n<p>Comme Bentham et Stuart Mill, M. Guyau attribue une extr\u00eame importance \u00e0 un penseur souvent d\u00e9daign\u00e9 ou peu connu en France, Helv\u00e9tius. Il fait ressortir le caract\u00e8re paradoxal et pourtant logique de ses th\u00e9ories psychologiques et sociales, et il y voit la premi\u00e8re \u00e9bauche de l\u2019utilitarisme humanitaire qui devait se d\u00e9velopper en morale et en politique non-seulement chez les penseurs fran\u00e7ais du xviii^ si\u00e8cle, mais chez les philosophes anglais contemporains. Helv\u00e9tius, en effet, qui applique \u00e0 la l\u00e9gislation les principes de l\u2019\u00e9picurisme, marque le passage du point de vue de l\u2019int\u00e9r\u00eat individuel \u00e0 celui de l\u2019int\u00e9r\u00eat social.<\/p>\n<p>La conclusion g\u00e9n\u00e9rale de l\u2019ouvrage, un peu sommaire peut-\u00eatre, pr\u00e9pare l\u2019appr\u00e9ciation de l\u2019\u00e9picurisme en indiquant les progr\u00e8s qu\u2019il a accomplis ou essay\u00e9s depuis Epicure jusqu\u2019\u00e0 nos jours. D\u2019une part, le syst\u00e8me est devenu plus coh\u00e9rent et plus complet : ainsi il a renonc\u00e9, ce semble, pour toujours, \u00e0 admettre la r\u00e9alit\u00e9 du libre arbitre ; il ne voit plus dans le plaisir l\u2019effet du repos, mais l\u2019effet de l\u2019activit\u00e9 et du mouvement ; il a d\u00e9velopp\u00e9 de plus en plus en politique les th\u00e8ses d\u00e9sormais populaires du contrat social et du progr\u00e8s historique ; enfin, il est demeur\u00e9 fid\u00e8le \u00e0 son hostilit\u00e9 contre les id\u00e9es religieuses. D\u2019autre part, il a fait des efforts souvent impuissants pour s\u2019\u00e9lever au-dessus du principe de l\u2019\u00e9go\u00efsme pur jusqu\u2019\u00e0 la conception du d\u00e9sint\u00e9ressement v\u00e9ritable. L\u2019\u00e9cole anglaise para\u00eet surtout avoir compris l\u2019insuffisance de l\u2019\u00e9go\u00efsme : a-t-elle pu la combler sans sortir des limites o\u00f9 la circonscrivent les principes g\u00e9n\u00e9raux du syst\u00e8me utilitaire ? C\u2019est une question \u00e0 laquelle M. Guyau ne r\u00e9pond pas ou dont il r\u00e9serve la r\u00e9ponse pour la seconde partie de son histoire de l\u2019utilitarisme : <em>la<\/em> <em>Morale anglaise contemporaine<\/em>.<\/p>\n<p>Un ouvrage qui r\u00e9unit \u00e0 un tel degr\u00e9 les qualit\u00e9s les plus diverses, \u00e0 la fois savant, ing\u00e9nieux et profond, ne m\u00e9ritait pas une moins longue analyse. Il fait honneur \u00e0 la philosophie fran\u00e7aise contemporaine, et sa haute valeur ne sera pas sans doute moins appr\u00e9ci\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9tranger que dans notre pays par tous ceux qui s\u2019int\u00e9ressent au progr\u00e8s de la philosophie et de son histoire.<\/p>\n<div id=\"simple-translate\" class=\"simple-translate-system-theme\">\n<div>\n<div class=\"simple-translate-button isShow\" style=\"background-image: url('moz-extension:\/\/687e3ac7-a18a-407b-8036-3e2f9663e218\/icons\/512.png'); height: 22px; width: 22px; top: 42px; left: 297px;\"><\/div>\n<div class=\"simple-translate-panel\" style=\"width: 300px; height: 200px; top: 0px; left: 0px; font-size: 13px;\">\n<div class=\"simple-translate-result-wrapper\" style=\"overflow: hidden;\">\n<div class=\"simple-translate-move\" draggable=\"true\"><\/div>\n<div class=\"simple-translate-result-contents\">\n<p class=\"simple-translate-candidate\" dir=\"auto\">\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une critique de Emile Boirac Revue Philosophique de la France et de l&rsquo;\u00c9tranger, T. 6 (JUILLET A D\u00c9CEMBRE 1878), pp. 513-522, pp. 646-648. &nbsp; Dans un m\u00e9moire couronn\u00e9 par l\u2019Acad\u00e9mie des sciences morales et politiques, M. 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