7 idées surprenantes de L’Odyssée qui changent notre manière de lire Homère
Nous croyons connaître L’Odyssée.
Il y a le Cyclope, les Sirènes, Circé, Calypso. Ulysse attaché au mât. Pénélope qui tisse. Le chien Argos qui reconnaît son maître. Un héros perdu sur la mer qui, après vingt années d’absence, retrouve enfin son île, sa femme et sa maison.
Mais à force de connaître les images, nous risquons de ne plus voir le poème.
Car L’Odyssée est moins une succession d’aventures extraordinaires qu’une immense réflexion sur l’absence, l’identité, la patience et la reconnaissance. Elle ne demande pas seulement : comment rentrer chez soi ?
Elle pose une question beaucoup plus inquiétante :
après avoir été absent pendant vingt ans, comment prouver que l’on est encore celui qui est parti ?
Voici sept idées qui rendent le poème d’Homère beaucoup plus étrange — et beaucoup plus moderne — qu’on ne l’imagine souvent.
1. La plus grande force d’Ulysse n’est peut-être pas la ruse, mais la capacité d’attendre
Ulysse est « l’homme aux mille tours ».
On retient donc naturellement son intelligence : le nom de « Personne » donné au Cyclope, les mensonges inventés à Ithaque, les déguisements, les pièges, les calculs.
Mais réduire son intelligence à la ruse serait manquer l’essentiel.
La véritable force d’Ulysse consiste souvent à ne pas agir immédiatement.
Face au Cyclope, tuer ne suffit pas : il faut d’abord trouver le moyen de sortir de la grotte.
À Ithaque, revenu enfin dans sa propre maison, Ulysse pourrait révéler son identité. Il ne le fait pas. Il accepte les humiliations du mendiant. Il observe. Il teste. Il endure les insultes et même les coups.
Son intelligence dépend du temps.
Il faut savoir quand parler, quand mentir, quand se cacher, quand supporter — et quand frapper.
Une formule résume presque toute cette morale héroïque :
« Endure, mon cœur. »
L’héroïsme de L’Odyssée n’est donc pas seulement celui de l’homme capable d’accomplir des exploits.
C’est celui de l’homme capable de différer l’exploit jusqu’au moment juste.
Dans un univers héroïque où la grandeur semble naturellement associée à l’action, Homère construit ainsi un héros dont la puissance suprême réside parfois dans l’immobilité.
2. Ulysse survit parce qu’il sait devenir quelqu’un d’autre
Le paradoxe d’Ulysse est fascinant : pour retrouver son identité, il doit sans cesse la dissimuler.
Il devient « Personne ».
Il devient naufragé.
Il devient mendiant.
Il invente des origines, des voyages, des familles et des passés. Il raconte des biographies fictives avec une telle précision qu’elles semblent presque avoir réellement eu lieu.
Ces mensonges ne sont pourtant pas de simples divertissements.
Ils constituent une méthode de survie.
Avant de dire qui il est, Ulysse veut savoir qui est l’autre.
Peut-il lui faire confiance ?
L’homme devant lui respecte-t-il l’étranger ?
Est-il resté fidèle pendant son absence ?
Comment se comporte-t-il lorsqu’il croit n’avoir devant lui qu’un pauvre mendiant sans pouvoir ?
Le déguisement transforme ainsi le monde en expérience morale.
Les prétendants croient juger un mendiant.
Mais c’est le mendiant qui les juge.
L’identité devient alors l’un des grands problèmes du poème. Ulysse est bien Ulysse — mais il peut habiter successivement plusieurs personnages.
Et son retour consistera à enlever, une après l’autre, les couches qu’il a lui-même ajoutées.
3. Dans L’Odyssée, reconnaître quelqu’un est presque toujours plus difficile que le regarder
Ulysse rentre enfin à Ithaque.
Mais rentrer géographiquement ne suffit pas.
Il lui faut encore être reconnu.
Et Homère transforme cette reconnaissance en une extraordinaire série d’épreuves.
Télémaque doit être convaincu.
Euryclée reconnaît la cicatrice qu’un sanglier a laissée autrefois sur la jambe d’Ulysse.
Eumée et Philoitios reçoivent également la cicatrice comme preuve.
Pénélope refuse pourtant de se satisfaire de ce signe. Elle veut quelque chose qui ne puisse appartenir qu’à leur histoire commune.
Alors vient le lit.
Ulysse l’a construit autour du tronc vivant d’un olivier. On ne peut donc pas le déplacer sans détruire ce qui le fonde. Lorsque Pénélope ordonne malicieusement qu’on sorte ce lit de la chambre, Ulysse proteste et révèle son secret.
Il vient de prouver qui il est.
Plus tard encore, Laërte, son père, demande lui aussi une preuve. Ulysse montre la cicatrice, puis évoque les arbres que son père lui avait donnés lorsqu’il était enfant :
treize poiriers,
dix pommiers,
quarante figuiers,
cinquante rangées de vigne.
Le poème construit ainsi l’identité à partir de choses incroyablement concrètes.
Une blessure.
Un lit.
Un olivier.
Un verger.
La vérité d’une personne ne réside pas seulement dans ce qu’elle déclare sur elle-même. Elle se trouve déposée dans les objets, les corps et les souvenirs partagés.
4. Pénélope n’est pas seulement celle qui attend : elle est le double intellectuel d’Ulysse
L’image traditionnelle de Pénélope est celle de la femme fidèle qui attend son époux.
C’est vrai — mais très insuffisant.
Pénélope ne se contente pas d’attendre le retour d’Ulysse.
Elle organise l’attente.
Le jour, elle tisse le linceul de Laërte.
La nuit, elle défait ce qu’elle a tissé.
Pendant trois années, elle transforme ainsi le temps en arme.
Les prétendants désirent une décision. Pénélope leur donne un processus. Elle promet l’achèvement d’un travail tout en rendant secrètement cet achèvement impossible.
Ce geste la rapproche profondément d’Ulysse.
Lui aussi gagne en différant.
Lui aussi dissimule son véritable projet derrière une apparence.
Lui aussi laisse les autres croire qu’ils comprennent la situation tandis qu’il en maîtrise une partie essentielle.
Et lorsqu’Ulysse revient, Pénélope ne cesse pas soudainement d’être intelligente.
Euryclée lui annonce que son mari est là.
Pénélope doute.
On lui parle de la cicatrice.
Elle doute encore.
Elle ne refuse pas Ulysse parce qu’elle ne veut pas croire.
Elle refuse de confondre désir et preuve.
Ce n’est qu’en inventant l’épreuve du lit qu’elle obtient un signe que seul son véritable époux peut comprendre.
Le couple se reforme donc autour d’une intelligence partagée.
Ulysse retrouve une femme qui sait, elle aussi, tendre des pièges.
5. Le véritable scandale des prétendants n’est pas leur désir : c’est leur manière d’habiter l’absence
Les prétendants veulent épouser Pénélope.
Mais ce n’est pas, à lui seul, ce qui les condamne.
Leur faute fondamentale est plus profonde : ils se comportent comme si l’absence d’Ulysse avait annulé toutes les obligations.
Ils occupent sa maison.
Ils tuent ses bêtes.
Ils boivent son vin.
Ils consomment ses réserves.
Ils envisagent même de tuer Télémaque.
Ils transforment l’absence en permission.
Cette idée est essentielle parce que L’Odyssée accorde une importance immense à l’hospitalité.
Un étranger entre dans une maison : que faites-vous ?
L’accueillez-vous avant même de connaître son nom ?
Lui donnez-vous à manger ?
Le protégez-vous ?
Ou profitez-vous de sa faiblesse ?
Le retour d’Ulysse déguisé en mendiant devient alors un immense test.
Les prétendants pensent que l’homme devant eux ne compte pas.
C’est précisément pour cela que leur comportement révèle qui ils sont.
Antinoos frappe le mendiant.
Ctésippos tourne le don d’hospitalité en dérision.
Eurymachus se moque de lui.
Le pauvre sans identité publique devient ainsi le meilleur instrument de vérité.
Une société, semble suggérer le poème, révèle peut-être davantage sa nature par la manière dont elle traite celui qui ne peut rien lui rendre que par la manière dont elle honore les puissants.
6. Le personnage qui reconnaît le mieux Ulysse est celui qui ne demande aucune preuve
L’une des scènes les plus célèbres du poème est aussi l’une des plus brèves.
Argos était le chien qu’Ulysse avait élevé avant de partir pour Troie.
Vingt ans plus tard, Ulysse le retrouve abandonné, couché sur du fumier, vieux et couvert de tiques.
Ulysse est déguisé.
Presque personne ne sait qui il est.
Argos, lui, sait immédiatement.
Il relève la tête.
Remue la queue.
Rabaisse les oreilles.
Il n’a même plus la force de rejoindre son maître.
Ulysse détourne le regard pour cacher une larme.
Puis Argos meurt.
La scène est bouleversante parce qu’elle inverse toute la logique des reconnaissances humaines du poème.
Les hommes veulent des preuves.
Une cicatrice.
Un secret.
Un souvenir.
Un objet.
Argos n’a besoin de rien.
Il reconnaît Ulysse simplement parce qu’Ulysse est Ulysse.
Dans une épopée pleine de mensonges, de récits inventés, d’identités cachées et d’épreuves, le vieux chien est peut-être le seul personnage auquel l’apparence ne peut rien dissimuler.
C’est pourquoi sa reconnaissance produit une émotion si particulière.
Elle intervient dans un monde où l’identité doit presque toujours être démontrée.
Argos, lui, la voit.
7. La véritable fin de L’Odyssée n’est pas la victoire : c’est l’arrêt de la violence
Il serait naturel que le poème s’achève sur la mort des prétendants.
Ulysse a repris son arc.
Il a retrouvé sa puissance.
Les hommes qui dévoraient sa maison sont morts.
Le héros a gagné.
Mais Homère continue.
Ulysse doit encore retrouver Pénélope.
Puis Laërte.
Et surtout, le massacre des prétendants crée un nouveau problème.
Les morts ont des familles.
La vengeance pourrait appeler une autre vengeance.
Puis une autre.
Le retour d’Ulysse risquerait alors de devenir le commencement d’une nouvelle guerre.
C’est ici que le dernier apprentissage du héros apparaît.
Ulysse sait se battre.
Il sait mentir.
Il sait endurer.
Il sait tuer.
Mais il doit encore apprendre quelque chose de plus difficile :
s’arrêter.
Athéna intervient finalement pour imposer la paix entre les adversaires.
Le poème qui a traversé la guerre de Troie, les naufrages, les monstres, les massacres et la vengeance ne s’achève donc pas véritablement sur la destruction de l’ennemi.
Il s’achève lorsque la destruction cesse.
C’est une conclusion étonnamment fragile.
La victoire appartient encore à la logique de la guerre.
La paix exige d’en sortir.
Nous pensons souvent que L’Odyssée raconte les aventures d’un homme qui cherche le chemin de sa maison.
Mais le véritable problème commence peut-être une fois le chemin retrouvé.
Ulysse revient dans un lieu qui lui appartient et où pourtant presque personne ne le reconnaît. Son fils a grandi. Sa femme a passé vingt ans à résister. Son père a vieilli. Ses serviteurs se sont divisés entre fidélité et trahison. Sa maison elle-même a été occupée par d’autres hommes.
Il ne suffit donc pas de revenir.
Il faut retrouver sa place dans la mémoire des autres.
Voilà pourquoi les objets les plus modestes acquièrent dans le poème une puissance extraordinaire : une cicatrice, un arc, un lit, un olivier, quelques arbres.
Ils prouvent que quelque chose a survécu au temps.
Achille, parmi les morts, rappelle brutalement que la gloire ne remplace pas la vie. Ulysse, lui, choisit de durer. Il rame, ment, pleure, mendie, attend et rentre.
Son héroïsme n’est peut-être pas d’avoir conquis un monde.
Il est d’avoir réussi, après toutes ses transformations, à retrouver le sien.
Et L’Odyssée nous laisse alors avec une question qui dépasse largement les mers d’Homère :
revenir chez soi signifie-t-il retrouver un lieu — ou redevenir reconnaissable à ceux qui nous y attendaient ?
