
La formule célèbre « lutte pour l’existence » a longtemps paru convenir seule à l’explication naturaliste de l’évolution sociale; mais voici que la solidarité, la réciprocité d’action, l’assistance mutuelle, se montrent aussi « naturelles » que la lutte et que leur rôle paraît plus important même que celui de la « compétition ». L’auteur n’a pas voulu nier l’existence d’une lutte incessante entre espèces animales, entre races, voire entre tribus humaines; mais il ne croit à l’efficacité de ce facteur isolé, ni pour le progrès, ni même pour la dépopulation et la destruction des espèces. La disparition de certains types est due à des « obstacles naturels » (froid, inondations, chaleur excessive, sécheresse, épidémies) qui opèrent soit par des « réductions », soit par des « destructions en masse soit par un affaiblissement irrémédiable rendant « inaptes » les descendants débiles des espèces les plus éprouvées. Le « manque de population animale est l’état naturel des choses pour le monde entier. La compétition ne peut donc guère être une condition normale ». Darwin ne l’a pas méconnu mais il a surtout insisté sur la lutte, et ses disciples, surtout Huxley, ont exagéré la portée de cette insistance très légitime; il est légitime aussi d’étudier presque exclusivement la contrepartie de la concurrence : l’entr’aide; d’y faire voir l’effet d’une tendance naturelle, d’un mot d’ordre suivi partout.
Les faits d’entr’aide abondent dans la vie animale. On connaît bien tous ceux qui se rapportent à la protection et à l’élevage de la progéniture on n’ignore pas ceux qui se rapportent à la sécurité des associations temporaires ou durables formées par les aminaux soit pour leur subsistance, soit pour le jeu, soit pour les migrations. L’entr’aide existe même chez les fourmis au point de vue de la subsistance individuelle (régurgitation au profit de l’affamée). Chez les abeilles, les individus « les plus malins » sont éliminés au profit de la solidarité. Nombreuses sont les espèces d’oiseaux qui ont recours au groupement en grand nombre pour résister aux entreprises des rapaces ou pour chasser les « brigands » trop audacieux (goélands, hirondelles de mer, etc.). Les variétés industrieuses connaissent une sorte de coopération non seulement les aigles, les loups, les lions s’associent pour la chasse, mais les pélicans s’unissent pour obtenir à la pêche un résultat analogue à celui de certains filets de pêcheurs dont le cercle se rétrécit progressivement jusqu’à amener le poisson sur le rivage). Il n’est presque pas d’animaux vivant isolément; la vie sociale entraîne la compassion et même un « certain sens de la justice collective » qui va parfois jusqu’au respect de ce que nous appellerions la propriété privée (celle des nids, des places de pâturage). Les exemples de coopération, de solidarité, de sociabilité animales abondent, et l’auteur n’eût eu qu’à emprunter à M. Espinas (Les sociétés animales) quelques vues d’ensemble pour corroborer ses conclusions sur l’entr’aide, fait naturel d’où sortent les faits de solidarité humaine.
Dans l’espèce humaine, on peut considérer successivement les sauvages, les barbares, les sociétés du moyen âge et les sociétés actuelles pour montrer comment non seulement l’assistance mutuelle est la règle générale, mais de plus l’entr’aide est un fait contre lequel la tyrannie de l’État ou les autres obstacles sociaux ne sauraient prévaloir. Aussi haut que la paléontologie nous permette de remonter dans l’histoire de l’homme, dès la première époque post-glaciaire, nous trouvons des symptômes de la vie en commun tamas de coquilles utiles ou d’instruments). Les clans primitifs avec « mariage communal » se retrouvent chez les sauvages contemporains dont les vertus sociales, la bienfaisance à l’égard de leurs semblables font l’admiration des explorateurs. Le communisme subsiste chez les Esquimaux. L’auteur explique même certaines mœurs cannibales et des meurtres que justifie presque la pitié humaine. Lorsque au clan primitif a succédé la « commune villageoise », que l’on rencontre encore chez les Scandinaves, les Finnois, les Mongols, les Kabyles, les Malais, la propriété privée tend à s’établir, mais sans s’étendre au sol. La communauté possède le fond; elle est organisée de façon à se suffire à elle-même (mir = universitas = monde complet) grâce à l’entr’aide, jamais sollicitée en vain. Les fêtes, les repas en commun, les grandes chasses annuelles (aba sibérienne) accroissent la solidarité. L’aide et la protection mutuelle s’étendent au-delà des limites de la communauté; les tribus arabes forment ainsi le Çof, elles respectent les lieux et les choses anaya même quand elles ont l’habitude de se piller les unes les autres.
L’organisation communale a permis les institutions judiciaires et l’exercice du pouvoir législatif. Elle a eu au moyen âge son prolongement direct dans les Guides, les associations fraternelles de commerçants, d’industriels, les corporations, les unions de cités pour des fins pacifiques. La cité du moyen âge pourvoit aux besoins de tous, organise l’assistance des pauvres et des malades comme une grande société de secours mutuels.
Les corporations organisent la production honnête sous la responsabilité collective et avec le concours de tous les membres, concours précieux pour les apprentis et les serviteurs. Le moyen âge est donc particulièrement favorable à l’entr’aide économique industriel commercial ou politique (indépendance des cités). Mais le pouvoir religieux et royal viennent arrêter l’élan solidariste. La centralisation exige la ruine des associations. La Révolution de 1789 elle-même est individualiste à outrance.
Heureusement les survivances de l’assistance mutuelle sont nombreuses, par exemple en Suisse, dans le Midi de la France, où les biens communaux abondent et où l’agriculture est en partie œuvre commune. Les artels russes n’ont pas disparu; le village turc est encore dominé par des traditions d’entr’aide; et de même la djemmâa arabe. Enfin la faveur dont jouissent les syndicats, les coopératives, les associations de secours mutuels, de bienfaisance, d’assistance montre que l’entr’aide est plus que jamais un facteur d’évolution sociale. Mères de famille, paysans, ouvriers, tout le monde s’entr’aide au lieu de lutter et de chercher à s’entredétruire. La nature montre ainsi dans quelle voie se développera la moralité sociale.
L’auteur n’a pas montré combien parfois funeste à la liberté, à la justice est la solidarité dont il a loué avec raison le rôle capital dans l’évolution animale et humaine. Son tableau est presque sans ombres, et le parti-pris avoué de ne pas insister sur les phénomènes de lutte, de concurrence, d’oppression, a empêché l’étude de l’entr’aide malfaisante. La réaction contre l’individualisme, la libre concurrence, la lutte pour l’existence érigée en principe de morale, n’en est pas moins légitime; et il n’eût peut-être pas été déplacé de montrer plus longuement dans l’entr’aide la base d’une sélection (au détriment des « oiseaux de proie ») supérieure à celle que permet le struggle-for-life.
G.-L. Duprat, « Critique de L’Entr’aide, un facteur de l’Évolution par Pierre Kropotkine, » Revue Philosophique de la France et de l’Étranger 64 (juillet à décembre 1907): 192-94.
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