Georg Simmel, Sur la différenciation sociale

Nous aimons imaginer la liberté comme une délivrance. Moins d’obligations, moins d’appartenances, moins de dépendances : telle serait la voie royale vers une existence véritablement personnelle.

Publié à la fin du XIXᵉ siècle, le livre porte les marques de son époque : vocabulaire évolutionniste, analogies biologiques, généralisations anthropologiques aujourd’hui contestables. Pourtant, sa manière de penser les réseaux, les identités multiples, la polarisation et la responsabilité semble parfois écrite pour notre présent.

Voici sept de ses intuitions les plus fécondes.

1. La liberté ne vient pas de l’absence de liens, mais de leur pluralité

Dans une petite communauté, l’individu peut sembler entouré de peu de contraintes. En réalité, les quelques liens qui existent tendent à absorber toute son existence.

La famille détermine la profession, la profession implique une position politique, la communauté impose une confession, et la faute d’un membre rejaillit sur tous les autres. Les appartenances ne sont pas nombreuses, mais elles sont totales.

À mesure que la société se différencie, la personne appartient simultanément à plusieurs mondes : famille, métier, classe sociale, association, communauté intellectuelle, groupe religieux ou engagement civique. Ces cercles ne coïncident plus nécessairement.

« Les groupes auxquels l’individu appartient forment pour ainsi dire un système de coordonnées. »

Cette métaphore est l’une des plus belles du livre. Une coordonnée isolée ne permet pas de déterminer précisément un point. C’est leur intersection qui lui donne sa position singulière.

De même, aucune de nos appartenances ne suffit à nous définir. Mais leur combinaison devient de moins en moins reproductible. Une autre personne peut partager notre profession, une seconde nos convictions, une troisième notre origine ; il devient beaucoup plus improbable qu’une seule partage exactement la même configuration.

L’individualité n’est donc pas ce qui subsiste lorsque tous les liens ont disparu. Elle est la forme particulière produite par leur croisement. Nous sommes uniques non malgré nos appartenances, mais par la manière irremplaçable dont elles se rencontrent en nous.

2. Une société plus vaste peut rendre l’individu plus indépendant

On pourrait croire qu’un groupe puissant écrase davantage ses membres. Simmel montre que la relation n’est pas si simple.

Un petit groupe dépend fortement de chacun. Chaque membre doit contribuer à sa survie, défendre ses frontières et se conformer à ses normes. Parce que la communauté est fragile, elle exige beaucoup de la personne.

Une grande société, au contraire, peut supporter la défection, l’excentricité ou même la médiocrité de certains de ses membres. Ses institutions sont plus stables, ses fonctions mieux réparties et ses ressources plus nombreuses. Le tout devient moins vulnérable aux fluctuations individuelles.

Paradoxalement, plus le groupe acquiert une existence autonome, moins il a besoin d’absorber entièrement chaque personne.

« Là où de nombreux liens se déploient dans les directions les plus diverses, la dépendance […] paraît moindre. »

Cette idée permet de comprendre pourquoi l’autonomie personnelle se développe souvent avec l’élargissement des cercles sociaux. Lorsque nous pouvons trouver ailleurs un soutien, une reconnaissance ou une activité, aucun milieu particulier ne détient plus à lui seul les conditions de notre existence.

Cette liberté n’est jamais absolue. Elle consiste plutôt à pouvoir déplacer le centre de gravité de sa vie. Une relation perd de son pouvoir lorsqu’elle peut être compensée, corrigée ou contestée par d’autres.

Pour Simmel, l’indépendance moderne est donc une liberté de circulation entre les dépendances.

3. Un ennemi commun peut créer une communauté plus efficacement qu’une origine commune

Les groupes ne se constituent pas seulement autour de ce qu’ils aiment, croient ou possèdent ensemble. Ils se forment aussi face à un tiers.

Deux personnes ou deux communautés qui ne partageaient auparavant aucune unité profonde peuvent se rapprocher lorsqu’elles doivent affronter le même adversaire. La conduite commune produit alors une cohésion qui semble, après coup, naturelle ou ancienne.

Simmel inverse ici une explication habituelle. Nous croyons volontiers que les individus agissent ensemble parce qu’ils sont déjà unis. Mais il arrive souvent qu’ils deviennent unis parce qu’ils ont dû agir ensemble.

La fonction précède alors l’identité. L’alliance crée les sentiments, les habitudes et les symboles qui paraîtront ensuite l’avoir fondée.

« La relation commune à un tiers produit parfois une cohésion plus forte qu’une origine commune. »

Cette logique ne disparaît pas lorsque la menace initiale s’éloigne. Un groupe peut continuer à entretenir l’opposition dont il tire son unité. L’adversaire devient nécessaire non pour ce qu’il fait, mais pour la fonction identitaire qu’il remplit.

Simmel observe ainsi des partis dont les différences se durcissent alors même que leurs contenus réels s’affaiblissent. L’antagonisme devient une fin autonome : il permet de maintenir les frontières, de mobiliser les membres et d’éviter que le groupe ne perde sa raison d’être.

La polarisation n’est donc pas toujours la conséquence d’un désaccord profond. Elle peut être une technique de conservation collective. Certains groupes ont moins besoin de vaincre leur adversaire que de continuer à l’avoir.

4. Une justice plus humaine est d’abord une justice plus précise

Dans les sociétés peu différenciées, la faute d’un individu engage son groupe. La famille, la tribu ou les descendants peuvent être punis avec lui. La vengeance se transmet d’une génération à l’autre parce que l’auteur de l’acte reste difficilement séparable du cercle auquel il appartient.

Le progrès moral commence, selon Simmel, lorsque la réaction se localise plus exactement.

Il faut d’abord distinguer le coupable de sa famille. Puis distinguer l’acte de la personnalité entière. Enfin, au sein même de la personnalité, reconnaître qu’une disposition corrompue peut coexister avec des tendances saines.

Simmel compare cette transformation à celle de la chirurgie. Une médecine rudimentaire amputait un membre entier ; une médecine plus précise apprend à retirer uniquement la partie atteinte.

« Il apprend à séparer la chose de la personne, le particulier du tout. »

La clémence n’apparaît donc pas seulement comme un supplément de bonté. Elle résulte d’une capacité d’analyse supérieure.

Punir indistinctement est facile : il suffit de traiter la personne comme une totalité homogène. Réhabiliter est plus difficile, car cela suppose de comprendre la structure interne d’un être, de distinguer ses actes, ses circonstances, ses possibilités et les différentes étapes de son existence.

Cette pensée conserve une portée considérable. Refuser qu’une faute résume définitivement une vie ne revient pas à nier sa gravité. Cela revient à ne pas détruire ce qui, dans la personne, n’en est pas la cause et pourrait contribuer à sa transformation.

La justice devient plus humaine lorsqu’elle cesse de frapper plus large que le dommage qu’elle cherche à réparer.

5. Comprendre les causes sociales d’un acte ne diminue pas nécessairement la responsabilité

Simmel aperçoit toutefois un danger. Si l’individu est largement produit par son éducation, sa condition, ses relations et les institutions qui l’entourent, ne peut-il pas rejeter sur la société la responsabilité de ses actes ?

La sociologie semble d’abord offrir une circonstance atténuante universelle. Puisque chacun est le résultat d’innombrables influences, la faute personnelle paraît se dissoudre dans la causalité collective.

Mais Simmel retourne aussitôt le raisonnement. L’individu est façonné par la société ; ses actions façonnent à leur tour le milieu des autres. Tout acte entre dans un réseau d’effets, modifie des habitudes, confirme des normes et prépare les conditions futures.

« Tout homme se trouve au point de croisement d’innombrables fils sociaux. »

Nous ne sommes donc jamais seulement les produits d’un monde déjà constitué. Nous participons, même modestement, à la constitution du monde dans lequel les autres devront agir.

Comprendre les déterminismes peut réduire la condamnation morale sommaire. Mais cela élargit simultanément le champ des conséquences dont nous devons nous sentir responsables.

Cette tension est particulièrement actuelle. Dire qu’un comportement est socialement conditionné ne signifie pas qu’il est socialement insignifiant. Au contraire : plus nous sommes reliés aux autres, moins nos actes peuvent être considérés comme purement privés.

Chez Simmel, la sociologie ne conduit ni à la culpabilisation absolue ni à l’innocence générale. Elle remplace l’image d’un sujet isolé par celle d’une responsabilité circulante : nous recevons des formes sociales et nous en transmettons.

6. L’objectivité n’est pas le contraire de la subjectivité

Nous parlons souvent de l’objectivité comme d’un point de vue débarrassé de toute perspective particulière. Simmel propose une définition plus réaliste : l’objectivité naît de la confrontation des subjectivités.

Aucune représentation individuelle ne porte en elle la garantie de sa propre justesse. Elle devient plus fiable lorsqu’elle rencontre d’autres perspectives qui la limitent, la corrigent et neutralisent ses excès.

« L’objectif [est] une sorte de condensation du subjectif. »

L’objectivité n’est donc pas une voix pure descendue d’un lieu extérieur aux intérêts humains. Elle est le résultat provisoire de leur croisement.

Les institutions publiques acquièrent leur caractère relativement objectif parce qu’elles doivent intégrer des attentes opposées. Chacun empêche la subjectivité de l’autre de devenir entièrement dominante. La règle commune se forme au point où les intérêts peuvent se limiter réciproquement.

Mais cette objectivité a un prix. Plus le cercle social est vaste, plus ses normes doivent être générales. Pour convenir à une grande diversité de personnes, elles perdent nécessairement une partie de leur couleur et de leur contenu concret.

Les grandes institutions gagnent ainsi en stabilité ce qu’elles perdent en finesse. Elles peuvent protéger tout le monde précisément parce qu’elles ne peuvent épouser pleinement la singularité de personne.

Cette définition permet d’éviter deux illusions : croire qu’une institution est impartiale par nature, ou conclure que toute objectivité est impossible parce que chaque individu possède un point de vue. Pour Simmel, l’objectivité est possible, mais elle est fabriquée — par la pluralité, la confrontation et le compromis.

7. La spécialisation nous rend plus puissants — et plus fragiles

La division du travail augmente l’efficacité collective. En séparant les fonctions, elle évite qu’une activité mobilise inutilement toutes les forces disponibles.

Simmel compare les organisations peu différenciées à une personne maladroite qui remue tout le corps lorsqu’un mouvement du doigt suffirait. La différenciation permet de concentrer l’énergie sur un but précis.

Mais ce gain collectif transforme également les individus. La profession ordonne leurs capacités, crée des habitudes et leur donne parfois accès à une puissance qu’ils ne posséderaient pas isolément.

« La profession produit […] des déploiements et des synthèses adéquates qui seraient autrement impossibles. »

Cette puissance peut cependant devenir une dépendance. Une personne qui a consacré toute son existence à une fonction risque de voir ses forces s’effondrer lorsqu’elle la quitte. Ce n’est pas nécessairement parce qu’elle ne possède plus d’énergie, mais parce que toute son énergie a été organisée suivant une seule forme.

La spécialisation ne se contente donc pas d’utiliser une aptitude préalable. Elle fabrique la personnalité adaptée à la fonction — puis rend parfois cette personnalité incapable d’exister hors d’elle.

Simmel refuse pourtant d’opposer simplement le spécialiste moderne à un être ancien qui aurait été harmonieusement complet. Le développement suit plutôt une spirale.

Au commencement, l’individu accomplit plusieurs tâches parce que toutes demeurent simples. Avec la différenciation, les fonctions se séparent et les personnes deviennent moins interchangeables. À un degré supérieur, certains individus peuvent retrouver une forme de polyvalence, mais celle-ci ne ressemble plus à l’indétermination primitive : elle repose sur la maîtrise consciente d’une pluralité complexe.

Le point d’arrivée ressemble au point de départ, mais il se situe à un autre niveau. La simplicité est devenue plasticité ; l’absence de spécialisation, capacité de synthèse.

La question décisive n’est donc pas de supprimer la division du travail. Elle est de savoir si nous pouvons bénéficier de sa puissance sans laisser une seule fonction devenir la totalité de notre être.

Devenir soi sans devenir seul

Simmel ne célèbre ni la communauté perdue ni l’individu souverain. Il décrit une modernité ambivalente.

Les anciennes appartenances protégeaient davantage, mais elles enfermaient aussi plus complètement. Les sociétés différenciées accordent une liberté nouvelle, mais elles obligent chacun à construire lui-même l’unité de son existence.

Nous ne recevons plus nécessairement une identité cohérente de la famille, du métier, de la religion ou de la nation. Nous devons composer avec des rôles multiples, des fidélités parfois contradictoires et des hiérarchies qui varient selon les milieux.

C’est peut-être là la leçon la plus actuelle de Simmel : devenir soi ne consiste ni à se fondre dans un seul monde ni à prétendre n’appartenir à aucun. Cela consiste à faire de la pluralité de nos liens une forme vivable.

La vraie question n’est donc pas : comment être indépendant des autres ? Elle est plutôt : comment appartenir à plusieurs mondes sans permettre à un seul de nous posséder entièrement ?

Cover, Georg Simmel Sur la différenciation sociale
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