Victor Bérard, La Résurrection d’Homère

7 idées fascinantes de Victor Bérard qui changent notre manière de lire Homère

Que faudrait-il faire pour « ressusciter » Homère ?

Relire correctement le grec ? Retrouver l’auteur derrière les siècles de commentaires ? Identifier les lieux où Ulysse aurait abordé ? Reconstituer la voix du rhapsode devant son public ?

Pour Victor Bérard, il faut tenter tout cela à la fois.

La Résurrection d’Homère est un livre fascinant parce qu’il refuse de traiter l’Iliade et l’Odyssée comme de simples monuments littéraires. Bérard veut retrouver derrière les vers un monde matériel : des palais, des ports, des routes maritimes, des techniques, des acteurs, des publics et des traditions plus anciennes.

Mais l’édition nous avertit aussi : certaines de ses certitudes géographiques, étymologiques ou philologiques ont mal vieilli. Plusieurs hypothèses que Bérard transforme volontiers en démonstrations sont aujourd’hui beaucoup plus difficiles à soutenir.

C’est précisément cette tension qui rend sa lecture si stimulante.

Voici sept idées majeures qui donnent encore aujourd’hui à son entreprise une étonnante vitalité.


1. Homère n’est pas le commencement naïf de la littérature : il en représente déjà la maturité

Nous aimons imaginer les grandes œuvres anciennes comme des commencements.

Homère serait la voix première d’un monde encore jeune : l’épopée aurait jailli spontanément d’une civilisation presque dépourvue de passé littéraire.

Bérard inverse complètement cette image.

« Homère représente la maturité et non l’enfance d’un âge poétique. »

Pour lui, la sophistication même de l’hexamètre suffit déjà à poser problème. Une forme métrique aussi rigoureuse ne ressemble pas au premier balbutiement d’une poésie.

Elle suppose une histoire.

Des essais.

Des prédécesseurs.

Des techniques transmises.

Des modèles.

Bérard étend le même raisonnement au contenu des poèmes. L’Iliade et l’Odyssée ne seraient pas des créations surgies du néant, mais l’aboutissement d’une longue tradition méditerranéenne.

Cette idée reste intellectuellement puissante même lorsque certaines reconstructions particulières de Bérard doivent être abandonnées.

Les chefs-d’œuvre ne naissent presque jamais seuls.

Ce que nous appelons « origine » est souvent simplement le plus ancien sommet que nous puissions encore voir.


2. La Grèce homérique appartient à une Méditerranée beaucoup plus connectée qu’on ne l’imagine

L’une des grandes ambitions de Bérard consiste à arracher Homère à une Grèce culturellement isolée.

Il insiste constamment sur les relations entre les mondes égéen, égyptien, anatolien, mésopotamien et phénicien. Les objets, les techniques, les navires, les métaux, les formes artistiques et les récits circulent.

Pour Bérard, l’Orient n’est donc pas un arrière-plan exotique.

Il appartient aux conditions mêmes dans lesquelles la civilisation homérique devient possible.

Il écrit notamment que l’erreur fut longtemps de croire qu’Homère et la Bible constituaient les premières « explosions » de génie littéraire, alors que l’Égypte et la Mésopotamie possédaient déjà d’anciennes traditions intellectuelles et poétiques.

C’est pourquoi il rapproche Homère de récits orientaux plus anciens et s’intéresse notamment à la circulation de traditions comme celle de Gilgamesh.

Il faut cependant maintenir une distinction essentielle.

Que les cultures de la Méditerranée orientale aient été en contact est une chose.

Prouver qu’un épisode homérique particulier dérive directement de tel texte égyptien, phénicien ou mésopotamien en est une autre.

Bérard franchit parfois trop facilement cette distance.

Mais son intuition générale demeure féconde : les grandes cultures anciennes se sont développées par circulation autant que par invention autonome.


3. Pour Bérard, l’Odyssée contient peut-être la mémoire de véritables routes de navigation

C’est probablement la thèse la plus célèbre — et la plus risquée — de Bérard.

Il lit l’Odyssée comme un philologue, mais aussi comme un marin.

Ports.

Caps.

Courants.

Détroits.

Mouillages.

Vents.

Distances.

Formes des côtes.

Tout l’intéresse.

Derrière les monstres et les îles merveilleuses, il cherche un savoir géographique plus ancien. Il imagine notamment que certains épisodes pourraient dériver de périples phéniciens, c’est-à-dire de descriptions pratiques de routes et de côtes utilisées par des navigateurs.

Ainsi, un détail mythologique peut devenir sous son regard un indice nautique.

Une île merveilleuse devient un promontoire.

Des rochers mythiques deviennent des amers.

Un nom grec peut lui sembler traduire un ancien terme sémitique.

Les Planktes peuvent être rapprochées de formations rocheuses méditerranéennes reconnaissables.

La méthode est grisante.

C’est aussi l’endroit où Bérard devient le plus vulnérable.

L’avertissement de cette édition insiste justement sur la prudence nécessaire : ses identifications géographiques et plusieurs de ses étymologies phéniciennes sont conjecturales, parfois abandonnées, parfois impossibles à démontrer.

Mais même lorsqu’on refuse la carte exacte de Bérard, son geste critique reste remarquable.

Il rappelle que pour comprendre un poème de marins, il peut être utile de regarder la mer.


4. Lire Homère silencieusement nous ferait manquer une partie essentielle de l’œuvre

La seconde moitié de La Résurrection d’Homère opère un déplacement décisif.

Il ne suffit plus de retrouver les routes.

Il faut retrouver les voix.

Bérard insiste sur une conception antique :

« En bref, on peut dire que poèmes d’Homère ne sont que drames. »

L’Iliade et l’Odyssée, affirme-t-il, ne doivent pas être imaginées principalement comme des livres destinés à un lecteur solitaire.

Elles appartiennent à une culture de récitation.

Le texte doit être prononcé.

Les personnages doivent être distingués par la voix.

Les émotions doivent être traduites par le rythme, le geste et l’intonation.

Les anciens enseignaient même, rappelle Bérard, une véritable « lecture scénique » des poèmes.

Le rhapsode n’est donc pas seulement un récitant neutre.

Il devient presque acteur.

Le témoignage de l’Ion de Platon permet à Bérard d’imaginer ces professionnels capables de pleurer, de s’agiter et de faire partager leurs émotions au public.

Cette idée transforme profondément la lecture.

Une répétition qui semble pesante sur la page peut devenir efficace à l’oreille.

Un dialogue prend une autre force lorsqu’il change de voix.

Une formule récurrente peut devenir un repère pour l’auditeur.

Le poème cesse alors d’être uniquement un texte.

Il redevient événement.


5. Nos vingt-quatre « chants » pourraient nous empêcher de voir l’architecture réelle du poème

Nous ouvrons aujourd’hui l’Iliade ou l’Odyssée et trouvons vingt-quatre chants.

L’organisation paraît naturelle.

Bérard nous rappelle qu’elle ne l’est pas.

La division alphabétique en vingt-quatre parties est liée à la tradition éditoriale alexandrine. Elle ne correspond pas nécessairement, selon lui, à l’architecture primitive de l’œuvre.

Il compare implicitement le problème à celui d’une pièce de théâtre qu’on découperait selon le nombre de pages plutôt que selon ses actes et ses scènes.

Son objectif devient donc de retrouver sous les vingt-quatre « tranches » une structure plus organique :

des épisodes,

des scènes,

des pièces,

des ensembles susceptibles d’être représentés ou récités devant un public humain — un public qui, rappelle-t-il avec malice, connaît « la fatigue, l’ennui, l’appétit et le sommeil ».

Cette reconstruction conduit Bérard à distinguer de grands ensembles dans l’Odyssée, notamment le voyage de Télémaque, les récits chez Alkinoos et la vengeance d’Ulysse.

Ses découpages précis restent discutables.

Mais la question qu’il pose demeure remarquable :

et si la manière dont un texte nous a été transmis n’était pas la manière dont il avait été initialement vécu ?

L’histoire éditoriale peut finir par ressembler à la structure de l’œuvre elle-même.

Bérard cherche à défaire cette illusion.


6. Les répétitions d’Homère sont un problème crucial — mais Bérard les comprend encore avec les catégories de son époque

Bérard est frappé par l’immense quantité de répétitions présentes dans les poèmes homériques.

Des formules reviennent.

Des vers entiers reviennent.

Les repas, départs, arrivées, sacrifices et prises de parole utilisent fréquemment les mêmes constructions.

Il constate lui-même qu’une proportion considérable des deux poèmes repose sur ces répétitions.

Mais il distingue les répétitions qu’il juge légitimes de celles qu’il considère comme des « insertions », qu’il attribue notamment à la mémoire des rhapsodes ou à l’histoire de la copie du texte.

C’est ici que l’histoire intellectuelle devient particulièrement intéressante.

Quelques années seulement après les travaux de Bérard, les recherches de Milman Parry, puis d’Albert Lord, allaient profondément renouveler notre compréhension de la poésie orale.

Comme le souligne l’avertissement de cette édition, les formules et les répétitions ne sont pas simplement les traces d’une mémoire défaillante.

Elles constituent une partie fondamentale d’une technique de composition orale.

Autrement dit, ce que Bérard pouvait parfois considérer comme une cicatrice du texte pouvait appartenir au fonctionnement normal de la poésie qui l’avait produit.

Son erreur est instructive.

Elle montre comment un même phénomène — la répétition — peut changer complètement de signification lorsque change notre modèle de la création littéraire.


7. La plus grande leçon de Bérard est peut-être qu’un grand lecteur peut être fécond jusque dans ses erreurs

Il serait facile aujourd’hui de dresser le catalogue des choses que Bérard ne pouvait pas savoir.

Il écrit avant la découverte, en 1939, du palais mycénien de Pylos qu’il croyait encore à retrouver.

Il écrit avant le déchiffrement du linéaire B en 1952.

Il écrit avant que la théorie de la poésie orale formulaire ne transforme profondément les études homériques.

Il se montre souvent beaucoup trop assuré lorsqu’il reconstruit des étymologies phéniciennes, des itinéraires d’Ulysse ou des phases précises dans la constitution du texte.

Pourtant, réduire Bérard à ses erreurs serait manquer ce qui rend son livre vivant.

Il possède une qualité intellectuelle plus rare :

il veut que chaque mot retrouve un monde.

Un nom doit retrouver un paysage.

Un navire doit retourner sur la mer.

Une formule doit retrouver une voix.

Un dialogue doit retrouver un acteur.

Un poème doit retrouver un public.

L’avertissement de cette édition le formule admirablement : Bérard refuse de traiter Homère comme « un texte mort » et cherche à rendre aux noms leur paysage, aux discours leur voix et aux récitations leur public.

C’est peut-être cela, finalement, la véritable « résurrection » annoncée par le titre.

Non pas prouver une fois pour toutes qui était Homère.

Mais empêcher Homère de devenir simplement un objet posé sous la vitre de la philologie.


La Résurrection d’Homère appartient donc à une catégorie particulière de grands livres savants : ceux qu’il faut lire simultanément avec admiration et avec résistance.

Bérard nous apprend beaucoup.

Ses erreurs nous apprennent aussi quelque chose.

Elles montrent le désir presque irrésistible du savant de transformer des indices en certitudes, des ressemblances en filiations et des paysages suggestifs en coordonnées exactes.

Mais elles révèlent également la puissance d’une lecture qui ose mobiliser tout un monde autour d’un texte.

Archéologie.

Navigation.

Philologie.

Géographie.

Théâtre.

Histoire du livre.

Traditions orientales.

Mémoire orale.

Pour Bérard, Homère n’existe jamais seulement dans les mots d’Homère.

Il existe dans une civilisation entière.

C’est pourquoi son livre laisse finalement une question plus intéressante encore que celle de savoir où se trouvait exactement l’île de Circé :

que perdons-nous d’une œuvre lorsque nous ne savons plus entendre le monde qui la rendait possible ?

Victor Bérard La Résurrection d’Homère

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